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23 décembre 2013

Les flâneries du grand marcheur solitaire

Vincent Kaufmann, observateur notoire des usages en mobilité depuis des décennies, note qu'un des plus anciens moyens de transport qui soit est remis au goût du jour et marche à merveille ...

Portrait de Vincent Kaufmann
Vincent Kaufmann, professeur à l’EPFL et secrétaire général de la Communauté d’études pour l’aménagement du territoire.

Ça va bientôt faire vingt ans que je me plonge dans les données du «Micro­recensement transport», cette grande enquête nationale qui a lieu tous les cinq ans en Suisse. Si les éditions 1994 et 2000 ont surtout mis en évidence un allongement du temps moyen de déplacement par personne et par jour, que l’édition 2005 laissait entrevoir une baisse de l’utilisation de l’automobile, l’enquête de 2010 a réservé une surprise de taille: l’émergence des grands marcheurs!

Bien sûr, entre 2005 et 2010, la baisse de l’utilisation de la voiture s’est confirmée dans les grandes agglomérations, mais on s’y attendait, car cette tendance se retrouve dans de nombreux pays européens. L’émergence des grands marcheurs est en revanche inattendue: c’est une véritable surprise. Une petite minorité de la population, quelques pourcents, s’est mise à marcher plutôt que d’utiliser des moyens de transport mécanisés (comme le vélo) ou motorisés (comme la voiture ou le train), parfois pour aller travailler, parfois pour d’autres motifs, sur plusieurs kilomètres.

Il ne s’agit pas à proprement parler de promenade sans autre objectif que de marcher, mais bien de l’utilisation de ses jambes comme moyen de transport au long cours. Cette nouvelle sorte de piétons marchent longtemps, quarante-cinq minutes, une heure, ou plus… Et le font généralement en milieu urbain.

Leurs pérégrinations semblent guidées par le plaisir de la flânerie, et peut-être le ras-le-bol de la circulation et de ses embarras multiples. Retrouvent-ils des petits plaisirs quotidiens? Cherchent-ils à faire de l’exercice physique? A se déstresser? Leur façon de se déplacer ne semble en tous les cas pas régie par la recherche d’une quelconque efficacité – ils iraient plus vite en voiture ou en bus – ce qui est très rassurant. Ils prennent le temps de déambuler, mais aussi de s’arrêter. Et si ces grands marcheurs étaient l’avenir de la mobilité urbaine?

Auteur: Vincent Kaufmann

Photographe: DR