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8 septembre 2014

Les forêts suisses en danger

Les importants rejets d’azote dans l’atmosphère diminuent la résistance des plantes face aux événements météorologiques extrêmes. Episodes qui, en raison du changement climatique, se font justement de plus en plus fréquents…

vents violets en forêt
Un taux trop élevé d’azote rend les forêts beaucoup plus vulnérables aux vents violents.

Si ingurgiter un peu de sucre est nécessaire pour vivre, en abuser peut avoir de graves répercussions sur la santé. Les plantes connaissent le même problème avec... l’azote. Sous une forme assimilable, par exemple le nitrate, l’élément chimique est une condition de vie pour la plupart des organismes. Autrefois contenus dans un cycle plus ou moins fermé, les dépôts atmosphériques des substances azotées ont triplé en forêt depuis les années cinquante et totalisent en moyenne 23 kg par hectare et par an.

Sabine Augustin: «Le taux d'azote est trop élevé dans 90% des forêts suisses.»

Or, au-delà de 10 à 20 kg, des conséquences négatives se font déjà ressentir: «Ces apports excessifs sont une menace pour les forêts suisses, met en garde Sabine Augustin, de la Section prestations forestières et qualité des forêts à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) . Trop d’azote dans l’atmosphère génère une acidification accrue des sols des forêts, ce qui provoque une nutrition déséquilibrée des arbres et augmente leur fragilité face aux maladies, aux insectes nuisibles tels que le bostryche ou à d’autres facteurs de stress comme la sécheresse.»

Autre conséquence de l’azote: il a tendance à accélérer la croissance de la partie supérieure des arbres, c’est-à-dire les branches et le tronc, et au contraire à en fragiliser leurs racines. Ce qui les rend plus vulnérables face par exemple à des vents violents. Un fait d’autant plus inquiétant que ce type d’événements se multiplie en raison du changement climatique. L’azote peut aussi altérer l’absorption des éléments nutritifs par les mycorhizes, les champignons qui cohabitent avec les racines. Avec pour conséquence un approvisionnement de phosphore drastiquement réduit.

Il y a beaucoup trop d'azote dans les forêts suisses

En Suisse, les forêts présentent des taux d'azote oscillant entre 5 et 65 kg N/ha/an. Les valeurs limites pour des écosystèmes forestiers se situent entre 5 et 20 kg N/ha/an selon l'OFEV.

Pour accroître la résistance des forêts, une première solution serait d’en diversifier les essences. «Le but est de privilégier les arbres feuillus dotés de racines profondes et donc capables d’absorber de plus grandes quantités d’azote, poursuit la spécialiste. Mais cela ne suffira pas…

La réduction des émissions d’azote doit se poursuivre puisque plus de 90% des forêts en Suisse connaissent encore des taux d’azote plus hauts qu’elles ne peu­vent le supporter.»

Taux inquiétants au Tessin et en Suisse centrale et orientale

Les dépôts n’affectent pas toutes les régions de Suisse dans les mêmes proportions (voir carte). «Le Tessin, la Suisse centrale et orientale connaissent les taux les plus élevés, dépassant même les 65 kg d’azote par hectare et par an», indique Sabine Braun de l’Institut de biologie végétale appliquée à Schönenbuch (BL) et qui observe depuis plus de trente ans l’état de santé des forêts suisses.

Plusieurs types d’interventions humaines en sont responsables. Il y a d’abord les processus de combustion liés aux transports, à l’industrie et au chauffage. Un secteur qui est parvenu à diminuer ses rejets d’oxydes d’azote de quelque 40% ces trente dernières années (lire ci-contre).

Essayer de diminuer les rejets d’ammoniac

L’autre source de pollution, et qui représente aujourd’hui le facteur le plus important, c’est l’agriculture. En cause: principalement l’élevage de bétail et l’épandage du lisier qui laisse s’échapper l’azote sous forme d’ammoniac. «C’est dans ce domaine qu’il faut aujourd’hui concentrer les efforts, conseille la biologiste. Il s’agit d’inciter les exploitants à utiliser des tuyaux pour épandre le lisier directement dans les sols, évitant ainsi de trop gros rejets d’ammoniac dans l’atmosphère. Mais aussi moderniser les étables pour lutter contre les émanations du lisier qui y est entreposé.»

La Suisse s’est engagée à réduire ses émissions d’azote d’ici 2020 dans le cadre d'accords internationaux (Convention de Genève/Protocole de Göteborg, Protocole de Kyoto, Convention OSPAR, Conférences internationales pour la protection de la Mer du Nord, Commission internationale pour la protection du Rhin et Commission internationale pour la protection des eaux du lac de Constance). Un objectif qu’une étude * de l’OFEV («Flux d’azote en Suisse en 2020», 2013) a déjà jugé comme «inatteignable». En cause: «les rejets générés par l’agriculture qui devraient rester proches du niveau actuel.»

«Une frustration pour les propriétaires de forêts

Jacqueline Bütikofer, collaboratrice scientifique à l’Economie forestière suisse

Jacqueline Bütikofer, collaboratrice scientifique à l’Economie forestière suisse .

En quoi l’azote pourrait-il représenter une baisse de revenus pour le secteur forestier?

D’abord parce qu’il permet un plus grand développement en forêt de plantes de types orties ou ronces. Ces espèces peuvent en effet couvrir une grande surface et donc représenter une concurrence pour les jeunes arbres. Nous devons dans certains cas les éliminer pour permettre aux autres plantes de s’épanouir, ce qui représente un effort supplémentaire non négligeable. Ensuite, les arbres qui ont grandi plus rapidement grâce à des quantités d’azote dépassant les normes en vigueur sont plus vulnérables face à des événements météorologiques extrêmes, par exemple les ouragans ou la sécheresse. Avec le changement climatique, des pertes plus importantes sont donc à prévoir.

Et qu’en est-il de la qualité de ce bois?

Si l’arbre grandit plus vite, ses cernes annuels seront plus larges. Ce qui pour certaines espèces peut influencer leur densité et donc leur résistance à la compression et à la flexion. Cela pose tout particulièrement problème pour les résineux, qui sont jugés de bonne qualité si leurs cernes sont étroits.

Ces conséquences financières sont-elles déjà perceptibles?

Ces dernières années, les comptes sont restés plus ou moins stables. Les revenus sont habituellement à la baisse lorsqu’un été manque de pluie. Ce qui n’est pas le cas cette année! Nous pensons quand même que le réchauffement climatique aura dans le futur une influence non négligeable sur l’économie forestière... même si elle est difficile à quantifier puisque la forêt est un écosystème très complexe. Nous devrons alors penser à modifier notre façon de gérer les forêts, notamment dans les régions les plus sèches du pays. Malheureusement il est impossible de nous attaquer directement à la source du problème puisque l’azote est produit et utilisé comme engrais uniquement à l’extérieur des forêts... Une grande frustration pour les propriétaires! Aujourd’hui, c’est toute la société qui doit se mobiliser autour de ce problème.

© Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Keystone