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27 juillet 2013

Les gardiens des traditions suisses

Après avoir «labellisé» 167 «traditions vivantes», l’Office fédéral de la culture sort un premier dépliant touristique consacré au versant estival de ce patrimoine immatériel. Exemples et incarnations.

Pierre Brodard
Pierre Brodard a interprété de nombreuses fois Le Ranz des vaches, notamment à la Fête des vignerons de 1999.

«Cet été, ne partez pas trop loin. Découvrez la richesse de notre patrimoine immatériel...» On ne sait pas encore si l’appel de l’Office fédéral de la culture aura été entendu. Lui qui s’est fendu d’un premier dépliant – il y en aura six au total – chargés de mettre en valeur les 167 «traditions vivantes» retenues, après un tri impitoyable parmi les propositions des cantons.

Selon des critères bien précis: «Pratiquées ici et maintenant en Suisse, constitutives de notre identité et de notre diversité culturelle», ces traditions-là «évoluent et se réinventent continuellement».

La première fournée s’intitule simplement «été». Vivantes, les traditions? Oui, sans doute quand elles s’incarnent dans des gens qui s’appliquent à entretenir et transmettre la flamme. La preuve en cinq exemples.

Guirlande de drapeaux suisses.
Guirlande de drapeaux suisses.

Pierre Brodard et le Ranz des vaches

«C’est un chant à part, spécial, difficile, qui monte très haut, folklorique et pourtant joyeux, mais qu’on utilise dans toutes les circonstances, les mariages comme les enterrements.»

Il sait de quoi il parle, Pierre Brodard, agriculteur à Treyvaux. Le Ranz des vaches, il l’a chanté comme troisième soliste à la Fête des vignerons en 1999. Depuis, on ne cesse de le lui demander.

Que ce chant paysan soit considéré par beaucoup comme le véritable hymne suisse et ait été retenu sur la liste des traditions vivantes de l’Office fédéral de la culture ne l’étonne guère: «J’ai pu mesurer son impact à l’étranger et dans tous les cantons suisses. Il y a d’ailleurs des versions en suisse allemand». D’abord, le Ranz des vaches, Pierre Brodard l’interprétait en solo. Puis il en a eu «un peu marre» et se fait accompagner depuis par un quatuor ou un chœur mixte.

«Lyôba, en soi, ça ne veut rien dire», explique-t-il, «mais ça vient du verbe «appeler», c’est le chant du berger qui appelle ses bêtes». En 21 couplets quand même. «Je me limite à deux ou trois, dans une version de 3-4 minutes, pour que l’émotion reste intacte.»

Le Ranz des vaches à force s’est retrouvé un peu apprêté à toutes les sauces. Pierre Brodard ne s’en offusque pas: «Les puristes trouvent que c’est un sacrilège de toucher au Ranz, mais à la base il y a des éléments de chant grégorien, que l’abbé Bovet déjà avait arrangés.»

Et de rappeler que la mouture de la Fête des vignerons en 1999 était un Ranz modernisé qui avait fait débat à l’époque: «Moi j’étais plutôt pour, il fallait éviter qu’on nous compare à la version mythique de 1977, qui a été reprise dans le monde entier, et est devenue encore plus mythique après la mort de Bernard Romanens.»

N’empêche, la version de la Fête 99, Pierre Brodard avoue ne l’avoir interprétée que «trois ou quatre fois». Contre «trois ou quatre cents pour la version traditionnelle».

Chantal Pape Juillard et l’élevage du cheval Franches-Montagnes

La Jurassienne Chantal Pape Juillard devant des chevaux des Franches-Montagnes.
Le cheval des Franches-Montagnes tient d'une passion pour la Jurassienne Chantal Pape Juillard.

Elle monte depuis l’âge de 8 ans, depuis que ses parents lui ont offert une jument. Le cheval des Franches-Montagnes, pour Chantal Pape Juillard, installée à Damvant, dans le Jura, tient d’une passion dont elle a fini par faire sa profession. «J’ai travaillé longtemps chez un avocat, puis j’ai épousé un éleveur et j’ai décidé de travailler avec lui, après la naissance de notre troisième enfant.»

Avec un objectif toujours présent: pérenniser la race. «On compte actuellement 3000 naissances par année, quand il en faudrait plutôt 4000 à 5000 pour assurer l’avenir du Franches-Montagnes.» Et d’égrener les contraintes diverses: «En Suisse, chaque équidé doit avoir une puce, posséder un passeport payant. Sans compter qu’à côté de gros éleveurs, il y a des particuliers qui ont une ou deux juments et qu’on embête en leur disant que le box est trop petit, que les barbelés sont interdits, et qui finissent par se décourager.»

Chantal Pape Juillard explique que le Franches-Montagnes est un cheval «plus calme et docile que la moyenne, plus précoce aussi, on peut le vendre dès l’âge de 3 ans». Elle en a vendu l’an dernier «dix pour l’équitation et six pour l’attelage. Dans cette discipline, il atteint dans les concours le niveau mondial.»

Le Franches-Montagnes contribue au boom touristique des balades champêtres. Chantal Pape Juillard vend assez souvent des chevaux en Italie, en Allemagne ou en Suède: «Les acheteurs sont soit des débutants soit des gens qui ont fait de l’équitation toute leur vie mais qui apprécient, arrivés à la cinquantaine, un cheval plus calme.»

Cette docilité, ainsi que sa petite taille, font que le Franches-Montagnes est aussi très demandé en équithérapie «pour travailler par exemple avec des personnes handicapées». Mais surtout c’est «la seule race de chevaux authentiquement suisse».

Maurice Decoppet et les voyages «Belle Epoque» sur le Léman

Maurice Decoppet, président de l’Association des amis des bateaux à vapeur du Léman, à la barre.
Maurice Decoppet, président de l’Association des amis des bateaux à vapeur du Léman.

Après l’air, l’eau: pilote de ligne et commandant de bord chez Swissair pendant trente-quatre ans, Maurice Decoppet est aujourd’hui le président de l’Association des amis des bateaux à vapeur du Léman (ABVL). Il rappelle que la CGN possède la flotte de bateaux «Belle Epoque» «la plus importante au monde», avec huit bâtiments centenaires. Les pouvoirs publics avaient décrété en l’an 2000 qu’il n’y avait plus d’argent pour les entretenir. L’ABVL est alors fondée et propose un partenariat privé-public au Conseil d’Etat vaudois, par le biais de récoltes de fonds qui viendraient compléter le financement de la restauration et du maintien en service des bateaux. «Et ça a fonctionné. L’attrait de la flotte est bien réel chez les habitants autour du lac.»

Le premier bateau sauvé fut le «Simplon», hors d’usage en 2003 après une grosse avarie mécanique. «On a trouvé 2 millions, grâce à la Loterie romande, des fondations, des sponsors, – dont Migros – et des particuliers qui donnaient 10, 20, 50 francs.» Il put ainsi être remis en service en 2005. Est ensuite venu le tour de «La Suisse», qui a bénéficié de l’apport décisif de deux grosses fondations. La restauration du «Vevey», en voie d’achèvement, doit beaucoup, elle, aux cantons de Vaud, Genève et du Valais. Reste l'«Italie», pour lequel la recherche de fonds est en cours, et l'«Helvétie», hors service, amarrée devant le Musée olympique.

Maurice Decoppet explique que l’ABVL compte 20 000 donateurs recensés. Que lui-même, habitant Saint-Sulpice, entretient un lien fort avec le lac. «J’ai toujours aimé ces bateaux, j’ai appris à les connaître chez mon grand-père, à Pully.» Il faut dire que «Sauvez la Suisse», c’est un peu une tradition familiale, puisque le grand-père en question n’était autre que le général Guisan.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Mathieu Rod