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11 décembre 2015

Les génies de rue et le crétin

J’ai, d’ordinaire, le plus grand respect pour les artistes de rue. New York en est La Mecque. Ils illuminent le quotidien, rythment le trajet des pendulaires, font danser la ville. Avec trois fois rien, une guitare en fin de vie, un bidon, deux casseroles, ils mettent du punch et de la couleur dans le brouhaha de la mégapole.

Un artiste de rue à New York
Le droit, pour l'artiste, de se produire où il le souhaite, versus le droit pour le passant de le payer ou non: c'est dans cet équilibre que se perpétue une tradition vieille comme la civilisation.
Une personne dans la rue à la recherche d'objets.
Les artistes de rue ou "buskers" sont souvent les rois de la récup'.

Les «buskers» ou «street performers» comme on les appelle ici n’ont pas toujours été les bienvenus. Dans les années trente, le maire de la Grosse Pomme, Fiorello LaGuardia, les avait bannis de l’espace public, considérant qu’ils étaient de nuisibles mendiants. Malgré de récurrentes protestations et les émeutes de Washington Square Park par la Beat Generation en 1961, le veto n’a pris fin qu’en… 1970.

Aujourd’hui, on invoque le Premier Amendement, soit la liberté d’expression, pour défendre leur légitimité artistique. Et les cas qui finissent à la Cour, suite à des conflits ou des arrestations, sont généralement jugés anticonstitutionnels.

New York a connu un débat vif sur l’art de rue ces derniers mois dans son quartier le plus extravagant: Times Square. Au milieu des Mickey, des Spiderman et du Naked Cow-Boy (défendons la culture jusqu’au bout): une nouvelle tribu de «buskers» s’est manifestée: les Desnudas.

Des Desnudas dans les rues de New York
Les "Desnudas" (les nues), jeunes hispaniques arpentant Times Square le corps couvert de peinture uniquement et parfois très insistantes sur les pourboires, ont provoqué un débat nourri à New York ces derniers mois.

Ces jeunes femmes, hispaniques pour la plupart, ne font pas grand-chose d’autre que se promener nues au milieu de la foule, le corps recouvert de peinture et des plumes sur la tête. Certaines d’entre elles se sont montrées trop entreprenantes au goût des autorités en harcelant les touristes pour quelques dollars. Le maire De Blasio a songé à les interdire. Et envisage de les taxer.

Au milieu des perles, il y a donc quelques sot(te)s. Petite mésaventure personnelle en guise d’illustration. Station de métro du Rockfeller, en plein Midtown, dimanche dernier. Je dégaine mon appareil photo, de loin, pour prendre un cliché de ma famille sur le quai. Géométrique, urbain, sooooo subway!

Lorsque je m’approche des miens: un joueur de steelpan (en français, «poêle à frire», cette percussion des Caraïbes née de la résistance des Trinidadéens au colonisateur anglais) me fait signe de lui jeter des dollars. Je l’ignore. Il insiste. Puis vocifère sans interrompre sa symphonie douteuse: «Je suis en arrière-plan sur ta photo. Tu paies!» Je lui tends ma caméra pour qu’il voie la photo (sur laquelle on ne le distingue pas). Il décline en proférant des insultes.

Je ne suis pas le dernier à glisser un ou deux dollars dans la casquette d’un artiste nomade. Mais là, non. Parce que (a) je n’avais pas encore remarqué sa présence que, déjà, il quémandait. Parce que (b), de toute façon, je hais le son du steelpan. Et parce que (c): il a bruyamment tenté de faire de moi un radin décérébré et son «obligé».

Mais n’est-ce pas là tout le charme de l’art de rue: leur liberté de se produire face à la nôtre de ne pas payer? A ma connaissance, les génies l’emportent haut la main sur les crétins.

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez