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5 septembre 2011

Les gorges du Dailley renaissent encore plus belles

Vingt ans d’un travail bénévole de forçat, beaucoup d’ingéniosité et d’entraide font mieux que redonner à ce parcours oublié des hauts de Salvan (VS) sa splendeur d’antan. Découverte en compagnie de Dominique Fournier, l’une des chevilles ouvrières d’une belle aventure.

Les gorges du Dailley
Sur le tracé, rien n’est plat et chaque pierre est différente.

Dominique Fournier rayonne. Derrière sa barbe grisonnante, «le Tchoum» sourit à l’évocation du travail accompli en contemplant les sept cents marches qui serpentent à flanc de rocher. Cette fois, ça y est. Les gorges du Dailley s’ouvrent, plus belles que jamais, au public. Et il se presse déjà sur cet itinéraire mythique entre Les Granges sur Salvan et le vallon du Van. Vingt ans. Il aura fallu deux décennies de travail bénévole de la part de ceux qui se sont eux-mêmes surnommés les «forçats du Dailley» pour y parvenir.

«Tout a commencé en 1992», explique notre guide alors que nous commençons l’ascension sous un magnifique soleil, délicieusement assaillis par l’odeur des pins alentour. «En patois du coin, le pin se dit daille, et c’est lui qui a donné son nom à l’endroit», relève le président de l’Association des Amis des Granges et du Bioley (AAGB). A l’époque, alors que grossit la cagnotte du marché villageois d’été, décision est prise de se lancer dans la réhabilitation des gorges abandonnées depuis un demi-siècle.

La première partie des travaux, visant à faire renaître le tracé originel, dure trois ans et occasionne des milliers d’heures de travail à raison d’une corvée hebdomadaire chaque mardi soir durant le printemps et l’été. Deux fois par an, les cent vingt membres de l’association sont appelés à la rescousse pour de grandes corvées destinées à charrier le bois et le matériel lourd.

La concession des gorges attribuée en 1895 déjà

La première renaissance des gorges du Dailley – impraticables et oubliées depuis cinquante ans et la construction, en 1944, de la route d’accès au vallon de Van – a lieu en 1995. Soit un siècle après leur ouverture par Jean-Pierre Revaz, un habitant des Granges qui en 1895 a acquis une concession pour tracer le long de la cascade une galerie semblable à celles du Trient ou de la Triège. Dominique Fournier et le noyau le plus actif de l’AAGB auraient pu s’arrêter là. C’est mal connaître l’obstination du Grandzain, surtout lorsqu’il s’agit de magnifier son patrimoine alpestre. «Nous avons décidé de poursuivre le tracé, qui s’étend désormais depuis la petite cabane des amis du Dailley jusqu’à Van d’en Bas et le début du vallon du Van.»

Dans les deux cas, aucune aide financière n’a été demandée au canton ou à la commune. Même les indispensables calculs de portance furent effectués gratuitement par un bureau d’ingénieurs de Martigny. «Le budget a été bouclé grâce aux cotisations de nos membres et aux nombreux dons d’amis de l’association », précise non sans fierté Dominique Fournier. Qui aime à parler avant tout d’une «très belle aventure humaine», de celles qui soulèvent les montagnes ou s’y adaptent pour mieux les magnifier. Pour lui, la capacité d’entente et de persévérance d’une petite équipe transgénérationnelle prime sur la prouesse technique proprement dite, pourtant bien réelle. «Dans la partie nouvelle, notamment, il a fallu tout inventer, trouver un cheminement en tenant compte de chaque partie rocheuse. Rien n’était droit, rien n’était plat.» Jusqu’en 2000, passerelles et escaliers ont patiemment été aménagés, mardi après mardi, jusqu’à la grande cascade. Puis, et jusqu’en juillet dernier, il a fallu poser une passerelle pour enjamber la rivière la Salanfe – et donc se débrouiller avec les autorisations nécessaires – puis aménager de nouvelles marches jusqu’à la cascade. Certains sortaient de leur bureau pour charrier des centaines de mètres cubes de mélèze et des tonnes d’armature et de poteaux en acier, d’écrous et de vis, jusqu’à ne plus pouvoir marcher le lendemain. D’autres, menuisiers, charpentiers, maçons, étaient chargés d’assembler marche après marche l’impressionnant cheminement avec l’aide de grimpeurs chevronnés suspendus à une corde dans le vide. A nouveau des milliers d’heures d’un travail bénévole haras sant, avec bien des courbatures mais sans le moindre accident grave sur le chantier.

Les Combins au loin, la Pissevache en bas

Le Tchoum nous en parle encore et encore, à mesure que nous approchons du sommet, et que la superbe vue des Grand et Petit- Combin nous laisse sans voix. Nous passons à plusieurs reprises au plus près de la cascade qui forme tout en bas dans la plaine la célèbre Pissevache.

Il note que telle rampe s’avère un peu trop raide et qu’il faudra la réaménager. Dit la satisfaction de tous d’être arrivés au bout d’un projet; les pensées de chacun aussi pour les compagnons partis en cours de route, évoquant le décès tragique du jeune Philippe Gay-Balmaz en 2007. L’ébéniste, alpiniste passionné, avait beaucoup travaillé sur le pont avant cet accident militaire qui l’emporta avec ses coéquipiers dans la Jungfrau. «Malgré les nombreuses difficultés rencontrées, il était impensable de ne pas terminer ce que nous avions commencé.»

Comme ses compagnons, le président de l’AAGB ressent sans doute une certaine nostalgie après l’aboutissement de ces véritables travaux d’Hercule. Les soirées d’après chantier, dans la petite cabane, lui manqueront mais il s’avoue fier et heureux du travail accompli et du succès rencontré auprès des randonneurs. L’écrivain alpiniste Emile Javelle décrivait ainsi l’endroit: «On y revient toujours, comme fasciné et sous l’effet d’un charme. Il n’est guère de cascade, même parmi les plus vantées, qui produisent un effet plus saisissant.»

Auteur: Pierre Léderrey