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18 avril 2016

Les gros mots, c’est pas si rigolo

Faut-il prendre à la légère les jurons de nos enfants? Non, selon la psychologue Julie Baumer, qui explique que les enfants doivent avoir un cadreet des repères précis.

Parents et enseignants doivent impérativement fixer des limites aux enfants, afin qu’ils apprennent à se contrôler. (Photo: bobsairport.com/Sven Cichowicz)

Godasse, godasse!», lance d’un air ravi Caroline, 4 ans et demi, à sa maman. Qui réalise soudain que son angelot est tout bonnement en train de la traiter d’un «connasse» mal prononcé…«Les petits de 2 à 5 ans répètent ce qu’ils ont entendu, sans toujours en comprendre la signification, remarque Julie Baumer, psychologue FSP, directrice du cabinet PsYkids à Fribourg et elle-même maman d’un petit garçon de 4 ans et demi. Etant donné qu’ils apprennent à parler par l’imitation, il y a de fortes chances qu’ils essaient à leur tour s’ils entendent quelqu’un dire un gros mot.» Ainsi, la petite Caroline qui, même incapable d’articuler juste son premier gros mot, sait déjà qu’elle n’a pas forcément le droit de l’utiliser. Ou Alex, à peine 3 ans, à qui il a fallu expliquer que non, «connard» et «canard» ne voulaient pas dire la même chose.

Julie Baumer, psychologue FSP.

L’attrait du «caca boudin»

Que dire par ailleurs des «pipi caca», «caca boudin» et autres jurons scatologiques qui font tant rire nos bambins? «Ce sont des mots typiques des enfants de 2 à 4 ans, qui les amusent beaucoup, car c’est l’âge où ils apprennent la propreté et ont une certaine curiosité autour des excréments, explique la psychologue. Cela n’a rien d’inquiétant et c’est une phase qui passera, car ensuite, en grandissant, ils diront que ce sont les ‹bébés› qui parlent comme ça!»

Mais que considère-t-on comme un «gros mot», en fait?

Ce sont des mots grossiers ou vulgaires, qui choquent parce qu’ils ne respectent pas les conventions. Beaucoup de gros mots sont par exemple liés au thème des excréments ou de la sexualité.

Ce qui est particulier avec les gros mots, c’est qu’ils ont quelque chose de fort ou puissant, c’est pourquoi ils sont souvent dits de façon impulsive, pour évacuer une émotion trop forte. Ce sont aussi des mots considérés comme plus ou moins interdits, donc les utiliser est une façon de transgresser, de franchir ou de tester une limite.»

Le filtre est néanmoins bien différent d’une famille à l’autre, certains parents faisant eux-mêmes plus fréquemment usage de jurons que d’autres. «Certains gros mots sont également passés de vulgaires à familiers au cours des dernières années, par exemple ‹con›, ‹déconner›, ‹chiant›, que certains parents autorisent à la maison et emploient également», souligne la spécialiste.

Mettre les limites

Mais lorsque l’enfant utilise les gros mots par défi, les parents se trouvent souvent bien démunis. Faut-il dès lors gronder? Punir? «Il n’est pas utile de gronder un enfant qui dit un gros mot sans s’en rendre compte. Le mieux est de lui expliquer qu’il y a des mots qui ne se disent pas, et de lui proposer d’autres mots plus corrects à la place.» Mais lorsque l’enfant est un peu plus grand, il s’agit de mettre rapidement le holà.

Si un enfant dit exprès des gros mots de façon provocante ou agressive, ou en rigolant alors qu’on vient de lui dire plusieurs fois d’arrêter, il cherche à tester l’adulte. Il est alors important de le remettre à sa place.

Mettre un cadre à son enfant, c’est lui apporter les repères et la sécurité dont il a besoin pour bien grandir, et aussi lui apprendre à se contrôler.»

Des repères importants

Que ce soit à la maison ou à l’école, avec la famille ou les copains, il est ainsi essentiel de donner des repères clairs à l’enfant. «A partir de 5-6 ans, ils comprennent généralement qu’il y a des façons différentes de se comporter selon où et avec qui on est, note Julie Baumer. Il est important que les parents et les enseignants n’autorisent pas n’importe quel vocabulaire et fassent respecter leurs attentes. On peut proposer en remplacement d’autres mots, plus polis, ou d’autres façons de se défouler (punching ball…) si les enfants ont une colère à faire sortir.»

La situation sera bien sûr un peu différente dans le cadre «officiel» et au-dehors: «Les enfants vont plus facilement dire un gros mot en jouant entre eux. Un parent ne peut pas aller faire la police lorsqu’ils jouent dehors sans lui, mais peut les reprendre s’ils disent des gros mots en sa présence. Tout comme les enseignants, en classe ou pendant la récréation. La psychologue souligne également l’importance d’être attentif au type de relations entre enfants:

Si des gros mots ou des insultes se font régulièrement contre un enfant, qui devient une victime, il faut réagir et le protéger.»

Et quid des ados, qui semblent avoir transformé les «sale con» et autres «espèce de garce» en mots doux générationnels? Là encore, certaines règles bien précises sont de rigueur: un ado n’a pas le droit d’utiliser n’importe quel vocabulaire à la maison et envers ses parents. Mais «de 12 à 18 ans, les gros mots sont fréquents entre jeunes pour transgresser les règles et appartenir à un groupe, avec son style et son vocabulaire. Ils sont aussi une façon de s’affirmer ou de se tester face aux autres», remarque la spécialiste. Mais bonne nouvelle: cette phase est tout à fait normale – et elle s’estompe au fil du temps.

Texte © Migros Magazine – Véronique Kipfer

Auteur: Véronique Kipfer