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3 août 2015

Les Italiens, toujours la première communauté étrangère de Suisse

Depuis plus d’un siècle, les émigrés italiens ont marqué et façonné l’histoire de notre pays. Rencontre avec quelques-uns d’entre eux en Valais, un canton qui a inscrit «l’italianità» dans la liste de ses traditions vivantes.

Arianna Dalla Valeria et Ivano Vitali
Arianna Dalla Valeria et Ivano Vitali vivent à Sion (VS) depuis 2014.

Italianità! C’est ce concept que le canton du Valais avait proposé dans la liste de ses traditions vivantes soumises à l’Office fédéral de la culture en 2011, comme candidature au patrimoine immatériel de l’Unesco. Entre les combats de reines, la gestion du risque d’avalanches, la culture des plantes sauvages et les masques du Lötschental. L’italianità, autrement dit l’influence décisive des immigrés italiens sur l’histoire et l’identité valaisanne. Qu’ils aient été marchands lombards au Moyen Age, perceurs de tunnels à la fin du XIXe, constructeurs de barrages au milieu du XXe ou goudronneurs d’autoroutes un peu plus tard. Sans parler de l’apport des secondos et autres descendants, à la manière d’un Léonard Gianadda. Il n’était donc pas illogique de se tourner vers le Valais pour évoquer l’importante colonie italienne de Suisse. Qui restait, fin 2013, la première communauté étrangère avec 298 000 personnes, devant les Allemands et les Portugais. Un nombre qui n’a pourtant cessé de diminuer depuis les années 70, en raison principalement des retours et des naturalisations. Ils étaient 526 000 en 1970, 421 000 en 1980, 379 000 en 1990, 321 000 en l’an 2000. Rencontre dans la colonie italienne de Sion avec des immigrés de la première génération, arrivés aussi bien dans les années 50 que tout récemment.

Ivana et Massimo Fiscante

«Nous sommes ici pour nos enfants»

Les enfants Mario et Federico avec leurs parents Ivana et Massimo Fiscante.
Les enfants Mario et Federico avec leurs parents Ivana et Massimo Fiscante.

Ils sont venus de Campanie, des collines entre Adriatique et Méditerranée, près de Naples. Là-bas, Massimo Fiscante travaillait dans la construction métallique, Ivana s’occupait de leurs enfants Mario et Federico, âgés aujourd’hui de 10 et 6 ans. Ivana et Massimo sont nés dans le même village, les deux ont un diplôme de comptable, qu’ils n’ont jamais pu utiliser. Massimo a perdu son travail et s’est retrouvé au chômage: «J’ai cherché partout pendant huit mois, rien.» Il appelle alors un oncle installé en Suisse depuis près de cinquante ans: «Il m’a dit, viens, je t’accueille, je t’aide à trouver du boulot.» Massimo est venu d’abord, son oncle lui a trouvé effectivement du travail dans une grande entreprise sédunoise de construction métallique. C’était il y a trois ans. L’an dernier, Massimo se décide à faire venir sa famille.

«Je leur ai dit, on ne retourne plus en Italie, c’est trop difficile.

Aujourd’hui Ivana travaille également, s’occupe des nettoyages à l’Ecole d’agriculture du Valais. Les deux garçons sont scolarisés: «On est contents, racontent leurs parents, ça se passe bien pour eux, ils se sont intégrés très vite, ils ont beaucoup d’amis, ils sont tout le temps dehors à jouer avec les autres, ils ont beaucoup d’activités, la piscine, le football. Le plus grand nous a déjà dit, moi je reste ici.»

Une semaine à Noël, deux en été, c’est à quoi se résume désormais leurs séjours dans leur village natal de Circello, où ils possèdent une maison: «Cette décision de nous installer en Suisse, c’est pour les enfants qu’on l’a prise, pour leur donner un avenir. Nous espérons qu’ils étudieront ici, feront leur vie en Suisse.»

Pour eux le plus difficile a été de laisser en Italie la famille et les amis:

Ici c’est plus compliqué de faire des connaissances, il faudrait parler mieux le français.»

Une difficulté de contact qu’ils attribuent, plutôt qu’à la froideur proverbiale des Suisses, à la présence de «nombreuses cultures et langues différentes». Et d’énumérer les nationalités présentes dans leur quartier: «Il y a des Suisses, des Italiens, des Portugais, des Français, des Sri-Lankais, des Bangladais...»

Il ne leur manque véritablement qu’une chose, reconnaissent-ils, et y remédier est leur prochain objectif: «un bout de jardin. Nous venons de la campagne et on avait l’habitude de cultiver et manger nos propres légumes». Face aux embrouilles administratives enfin, auquel tout étranger est confronté, Massimo a une parade infaillible: «J’appelle mon oncle. Et puis souvent on peut demander des formulaires en italien puisque c’est une langue nationale.»

Arianna Dalla Valeria et Ivano Vitali

«La nostalgie des parfums»

Arianna Dalla Valeria et Ivano Vitali
Arianna Dalla Valeria et Ivano Vitali

Lui est d’Alba, dans le Piémont, elle de Vicence, en Vénétie. Ce couple qui travaillait dans la restauration et l’hôtellerie haut de gamme n’est pas venu en Suisse par nécessité, mais «pour faire des expériences». Ils sont arrivés en janvier 2014 pour gérer un restaurant à Sion «sans connaître le salaire, ni rien savoir de la vie ici. Nous cherchions à nous améliorer, à comprendre d’autres habitudes de consommation.»

Ivano Vitali, 31 ans, est au service, Arianna Dalla Valeria, 26 ans, aux fourneaux, pour une merveille de cuisine inventive et 100 % maison. «J’ai toujours aimé cuisiner, même si je n’appréciais pas beaucoup ce que préparait ma mère.» Arianna a travaillé dans des restaurants étoilés en Toscane, au lac de Garde, à Venise et Bologne: «Je restais chaque fois une année pour voir toutes les saisons et aujourd’hui mon but est de magnifier les produits selon les traditions de toute l’Italie.» En s’adaptant aux habitudes suisses: «Pas jusqu’à mettre de la crème et du beurre partout, mais avec des portions un peu plus grandes et des plats du jour.»

Ils reconnaissent une pointe de nostalgie pour «les saveurs, les parfums de l’Italie. C’est normal quand tu t’es habitué à certaines façons de faire et de manger.» Mais le décalage n’est pas si grand.

Sion, raconte Ivano, c’est un peu la version suisse de ma ville natale Alba, elles sont de la même taille, il y a aussi des collines, des vignes, des vignerons. Et les gens sont gentils.»

Au rayon des différences, pas grand-chose à signaler. «Sinon que, comme Italiens, nous sommes habitués à essayer de contourner les règles. Ici, par exemple, les automobilistes laissent passer les piétons, alors qu’en Italie il faut faire attention en traversant la route.» Les premiers mois, ils n’ont pas trouvé les gens très chaleureux:

Puis on a compris qu’il leur fallait du temps pour s’ouvrir, mais qu’une fois que c’était fait, c’était pour de bon.»

Chez ce couple, le partage des tâches comme celui des passions reste bien défini. Arianna peut penser toute la nuit à un nouveau plat, tandis qu’Ivano peut parler pendant des heures des vins piémontais. Désormais, l’adresse du Da Vinci sur la place du Midi à Sion se transmet de bouche à oreille. «Etre arrivés sans rien connaître de la Suisse et réussir à faire tourner ici un restaurant de qualité, ça nous rend très heureux.»

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Isabelle Favre