Archives
5 mai 2014

Les jeunes sont sérieux quand ils écrivent

L’adolescence est un passage de vie tourmenté sur lequel les jeunes aiment écrire. Avec des récits souvent violents où la mort est omniprésente. C’est ce qui ressort d’un livre qui compulse une vingtaine de textes de jeunes Fribourgeois.

Les ados et l'écriture
La mort est un sujet qui ressort souvent des textes des adolescents.

Il n’y a pas que l’écriture abrégée, hachée et «smilée» des SMS, Facebook et Twitter dans la vie des jeunes. Il y a aussi l’écriture littéraire. Les concours pour jeunes pullulent sur la toile, à l’école, et remportent un beau succès auprès des adolescents.

Les adolescents ont une écriture plus "noire" que la moyenne.

Et quand ils s’y mettent, les jeunes sont plutôt bons. Et sombres. La linguiste et psychopédagogue Christine Barras sort un livre, On est trop sérieux quand on a quinze ans, qui regroupe une vingtaine de textes primés lors de sept éditions du concours qui porte son nom pour les élèves du Cycle d’orientation de la Broye. Elle est surprise par le ton désespéré des récits, dans lesquels la mort est omniprésente. Les ados d’aujourd’hui seraient-ils encore plus noirs que la génération No Future des années 80? «Pas forcément», pour la spécialiste qui les voit plutôt comme les jeunes romantiques, le cœur en écharpe du XIXe, dignes disciples de Chateaubriand.

Mais pas pour des affinités littéraires. Non. Les adolescents écrivent sur leurs tourments. Si les jeunes élèves du concours analysé par Christine Barras avaient le choix du titre, ils ont quasi tous mis en scène des morts violentes. Mourir pour rien est un titre qui a cartonné.

Les textes sont souvent extrêmement morbides. Les ados aiment bien ce qui fait peur, les difficultés d’un héros dans la quête d’un trésor sont des choses qui leur parlent.»

Pour Christine Barras, c’est le passage de l’enfance à la vie adulte qu’ils mettent en scène. Des textes donc très profonds. Certains personnages sont désespérément seuls, certains tuent leurs parents, d’autres se suicident face à une maladie incurable, d’autres sont des vieillards qui ont raté leur vie…

Des textes en moyenne plus noirs chez les ados que chez les adultes

Des récits avec la mort au centre, c’est aussi le constat d’Alexandre Regad, président des Editions Encre fraîche, à Genève, dans neuf textes parmi les treize sélectionnés lors du concours d’écriture lancé dans le cadre du Salon du livre 2013 qui était réservé aux jeunes écrivains de 14 à 25 ans. «La violence, l’alcoolisme, la maladie, la vengeance sont des thèmes qui reviennent fréquemment. Les textes des jeunes sont assez noirs. C’est moins marqué chez les adultes», souligne-t-il. Un recueil intitulé Même jour, même heure, dans dix ans… réunissant ces récits sort au Salon du livre de cette année. En tout, soixante-trois jeunes de tous horizons, de Suisse, mais aussi de Casablanca à la bande de Gaza, de Tunis à la Réunion se sont projetés dans l’avenir pour des nouvelles en grande partie écrites par des filles.

Christine Barras, psychopédagogue.

C’est assez normal pour Thuy Thalmann, l’une des lauréates du «Concours Christine Barras». «L’adolescence est une période de la vie difficile. On écrit sur des choses qui nous tourmentent ou face à ce qui nous inquiète dans la société.»

Lors du concours, la jeune Fribourgeoise avait choisi le titre Derrière les masques. Il parlait d’une jeune fille qui se fait kidnapper. Avec, chez elle, une fin heureuse puisqu’elle découvre que cela s’avère finalement une surprise pour son anniversaire. La jeune femme est restée dans l’écriture: aujourd’hui, à 23 ans, elle est libraire à Fribourg.

Beaucoup de jeunes écrivent. Et qu’importe le support, blog ou papier, l’essentiel, c’est de faire passer des émotions, des messages.»

Une liberté totale de créer

S’ils s’épanchent sur leur adolescence, c’est aussi qu’ils ont le droit d’en vivre une, aujourd’hui, contrairement à il n’y a pas si longtemps où seules les classes favorisées pouvaient s’en payer le luxe, ajoute Christine Barras. Les autres travaillaient et n’avaient pas le temps de s’y attarder. «L’adolescence existe pour tous, elle est à la fois agréable et très difficile et on reste ado de plus en plus tard. Elle s’est élargie!»

En plus, dans les rédactions demandées à l’école, les élèves sont poussés depuis les années 70 à être créatifs, spontanés, à dire ce qu’ils pensent. Ce n’est plus le «je» tout beau tout gentil d’avant qui défend les valeurs, décrit sa famille et ce qu’on attend de lui, ou celui, moralisateur d’avant encore, qui remercie ses parents parce qu’ils lui ont donné la vie. Aujourd’hui, les jeunes écrivent ce qu’ils veulent. Mais ne se dévoilent pas complètement.

Les «je» des jeunes d’aujourd’hui, sont en quelque sorte leurs avatars. «Des personnages tristes, qu’ils revêtent des caractéristiques qui sont importantes pour eux, qui disent quelque chose d’eux, mais qui ne sont pas eux», conclut la spécialiste.

© Migros Magazine – Isabelle Kottelat

Auteur: Isabelle Kottelat

Photographe: Brigitte Grignet / Agence Vu