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1 décembre 2016

Les jeux de plein air: en voie de disparition?

Surprotégés, les enfants d’aujourd’hui? En tout cas, nettement moins nombreux à jouer dehors. La faute à l’urbanisme, aux écrans et à des parents parfois trop inquiets... Autant de raisons qui poussent les enfants à rester à l’intérieur. Dommage?

La majorité des enfants passent aujourd’hui à peine une heure par jour à jouer dehors.
La majorité des enfants passent aujourd’hui à peine une heure par jour à jouer dehors. (Photo: Keystone)

Mais où sont passés les jeux de billes, les parties de cache-cache entre la cave et les garages, les heures à sauter à l’élastique dans le parc? Oubliés ou presque, puisque 15% des enfants ne mettent tout simplement plus le nez dehors...

C’est ce que révèle une étude publiée par Pro Juventute, qui a mené une enquête sur 649 familles en Suisse avec enfants âgés de 5 à 9 ans. Le constat est clair: 85% des petits passent à peine une heure par jour à l’extérieur. Et pour la plupart sous haute surveillance. Pour quelles raisons? «Beaucoup d’enfants sont aujourd’hui pris en charge par le parascolaire. C’est dès lors plus facile de les garder à l’intérieur», observe Monique Ryf, responsable régionale pour la Suisse romande de Pro Juventute.

S’il n’y a étonnamment pas de différences notables entre la ville et la campagne, on peut toutefois souligner un petit écart entre les habitudes romandes et alémaniques: les enfants outre-Sarine passent plus de temps à jouer dehors sans surveillance que les Romands. «Il n’y a pas d’explications, mais disons que les zones à 20 km/h sont plus répandues en Suisse alémanique, de même l’éducation à l’environnement y est plus valorisée. On y trouve également davantage d’habitats groupés avec parking souterrain, ce qui laisse plus d’espaces en surface pour jouer», avance Monique Ryf.

Voilà qui rassure: les parents romands ne sont pas plus angoissés que les autres. Mais ce sont les villes qui manquent parfois de terrains vagues... peut-être les meilleures places de jeux.

«Jouer dehors est important pour activer une autonomie relationnelle»

Nahum Frenck, pédiatre et thérapeute de famille.
Nahum Frenck, pédiatre et thérapeute de famille.

L’expert: Nahum Frenck, pédiatre et thérapeute de famille.

15% des enfants de moins de 10 ans ne jouent jamais dehors. Est-ce grave?

Ce n’est pas grave, mais c’est un changement d’habitudes. Ce serait alarmant s’il y avait des conséquences, comme l’augmentation de l’obésité, la diminution de l’interaction à vif au profit de l’interaction virtuelle. Mais pour le moment, ne peignons pas le diable sur la muraille!

A quoi est due cette évolution?

C’est une évolution qui va avec l’informatisation de la famille. Tout le monde a un ordinateur, une tablette, des jeux en ligne. J’ai vu un dessin humoristique l’autre jour: une maman dit à son enfant en train de faire de l’ordi d’aller jouer dehors. L’enfant va à l’extérieur... en tirant un câble qui le relie à son ordinateur resté sur le bureau! C’est révélateur.

Ce serait donc la faute aux écrans?

En partie. Mais c’est surtout la rencontre de deux phénomènes synchrones: on vit dans une société où les parents travaillent et sont de plus en plus occupés. Du coup, les enfants doivent aussi s’occuper... Il y a un grand mouvement individualiste aujourd’hui, chacun se retrouve un peu isolé. Les familles se rencontrent au restaurant, mais s’invitent de moins en moins à la maison. Et les parents accompagnent certes leurs enfants au club de foot, mais quand jouent-ils vraiment avec eux?

N’y a-t-il pas aussi un manque d’espace dans les villes pour jouer?

C’est vrai. Mais en même temps, la Suisse n’est pas le pays où il y a le moins de parcs et de places de jeux...Certains architectes projettent d’intégrer des garderies dans des EMS, ce qui est une idée positive pour le brassage des générations. Mais sinon l’architecture helvétique, en Suisse, ne brille pas par sa créativité.

Est-ce une particularité suisse ou une tendance générale?

Disons que la Suisse est un pays où l’on ne joue pas dehors.

N’est-ce pas dû aussi à une surprotection parentale?

Les parents font moins confiance aux enfants sous prétexte qu’il y a plus de dangers à l’extérieur. On voit des gosses de 11-12 ans qui n’ont jamais pris le bus seuls, alors qu’ils en sont capables. Ce manque de responsabilisation leur fait perdre confiance en eux-mêmes. Mais de nouveau, c’est une tendance plus générale de la société, où les gens ne se font plus confiance les uns dans les autres. Par ailleurs, il est intéressant de rappeler que 85% des maltraitances sont des violences intrafamiliales. Le danger n’est pas qu’à l’extérieur...

Mais en quoi jouer dehors est-il bénéfique pour le développement de l’enfant?

C’est important pour activer une autonomie relationnelle, en dehors de la famille et du cadre scolaire fermé. Il faut faire une différence entre le «game» et le «play». Dans le «game», que ce soit du foot, du tennis ou du basket, il y a des règles avec un gagnant et un perdant. Le «play», c’est le jeu pour rien, sans compétition, pour le seul plaisir d’échanger. Le «play» se passe dans la cour de l’immeuble entre enfants du même âge et sans parents.

Les jeux virtuels en réseaux ne remplacent pas ces moments de «play» où l’enfant met en pratique des expériences relationnelles.

Reste à éduquer les parents à lâcher un peu leurs enfants...

Il ne s’agit pas de pousser les enfants dehors, mais de leur donner un peu plus de feux verts. Un enfant qui a confiance en lui court moins de risques que celui qui n’en a pas.

© Migros Magazine - Patricia Brambilla

Auteur: Patricia Brambilla