Archives
3 janvier 2012

Les jours qui s’enfuient

Jean-François Duval
Jean-François Duval, journaliste

Désormais, il n’est de soir où je ne me répète cette phrase en anglais (attendez, je vais la traduire): «Days run away like wild horses over the hills.» Elle a son rythme propre; en anglais elle est très belle à dire. Si j’essaie de traduire, elle dit à peu près: «Les jours s’enfuient comme des chevaux sauvages par-dessus les collines.» Tous les jours. Oui, chacune de nos journées, quand elle s’achève, s’abîme à l’horizon des possibles, disparaît, est engloutie, aussitôt suivie par d’autres qui s’engloutissent derrière chacune à son tour…

Cette phrase que j’aime tant, et que je me répète soir après soir, à la façon d’un mantra, est en fait le titre d’un poème de Charles Bukowski, dont la langue passe pour plutôt crue. Surtout connu comme nouvelliste et romancier, cet écrivain américain est d’abord un poète. Un poète des bas-fonds, où se cache plus d’une vérité dès que l’on touche à la nature humaine (Charles Dickens le savait aussi). Charles Bukowski a écrit des milliers de poèmes – il les écrivait chaque nuit face au mur de sa minable chambre nue, un verre de mauvais vin toujours à portée de main, et la musique de Bach qui jouait par-dessus – des poèmes qui, à ses yeux, justifiaient un peu son existence et dont les titres à eux seuls sont souvent merveilleux, magnifiques. Par exemple, celui-ci aussi: «You get so alone at times that it just makes sense»: «Parfois vous êtes si seul que cela fait tout simplement sens.» Voilà bientôt vingt ans que ce poète est mort (et ses poèmes guère traduits en français, les Cahiers Rouges de Grasset ayant choisi de ressortir ce mois-ci plusieurs de ses nouvelles et romans).

Je l’avais rencontré pour une soirée mémorable, chez lui, milieu des années 80. Il avait répondu par une petite carte à ma demande d’interview et sachant que j’allais voler par-dessus l’océan pour venir le trouver, il y avait écrit ces quelques mots: Interview ok. Skim over Hadès. «Interview ok. Glissez par-dessus les eaux du fleuve Hadès». Le fleuve Hadès, qui charrie journellement des cohortes de morts, ne m’avait pas englouti pendant ma traversée, et c’est ainsi que notre rencontre, en chair et en os, avait pu avoir lieu, à San Pedro, au sud de Los Angeles. Instants magiques. La belle Linda Lee, son épouse, était de la partie, remplissant nos verres tandis qu’un opossum surgissait sur la terrasse pour nous dévisager. «Il aime venir nous voir quand tombe l’obscurité», m’avait-elle murmuré.

«Days run away like wild horses over the hills», LES JOURS S’ENFUIENT COMME DES CHEVAUX SAUVAGES PAR-DESSUS LES COLLINES. Quand j’entends cette musique-là, je me dis qu’il faut toujours dire la fin des choses avec poésie. Cela passe mieux, cela sauve un peu. L’image est ici à la fois belle et dramatique, elle se déploie avec une sorte de liberté souveraine et la noblesse des choses animales et indociles. Elle rassemble en quelques mots tout le mouvement du temps et de l’espace qui nous est brièvement imparti. La vie nous échappe, mais elle le fait avec élégance et splendeur. Elle n’est pas si domestique que nous croyons. Si elle fuit, c’est le regard tourné vers l’horizon. C’est une fuite magnifique. Elle est ainsi faite d’une sauvage liberté que nous ne comprenons pas tout à fait.

Un jour, ici même, dans l’une de mes premières chroniques, j’ai parlé de la prière du soir. Je disais que c’est une pratique qui existait dans mon enfance, disparue depuis longtemps. Je croyais la prière du soir engloutie. Je m’aperçois que ce n’est pas vrai. Je vois que nous prions jour et nuit sans le savoir, mais que nous ne reconnaissons pas nos prières. Que nous ne les reconnaissons jamais. C’est que nos prières se sont transformées en mantras, elles tiennent du constat; le réel auquel elles renvoient n’est pas religieux mais poétique. Cela sauve tout autant, et même mieux, car c’est une forme de salut immédiatement garanti.

Désormais, j’ai trouvé un mantra pour le soir. Il me reste à en trouver un pour le matin. La même phrase, peut-être?

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs