Archives
12 septembre 2016

Les lacs suisses sont (trop?) propres

Grâce à de gros efforts fournis dès les années 1970, les fortes concentrations de phosphore des lacs helvétiques sont aujourd’hui de l’histoire ancienne. Mais le prochain combat est déjà engagé: il cible les micropolluants.

Les chercheurs plongent une épuisette dans l'eau depuis leur bateau
Les chercheurs 
recensent aussi 
les poissons dans 
des zones où l’on ne pêche pas, comme ici au lac 
de Brienz (BE). Photo: DR/Eawag

Au premier abord, cela a tout d’une bonne nouvelle: la concentration de phosphore dans les lacs suisses a enfin retrouvé des taux plus raisonnables. Selon les statistiques de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), dans le lac de Neuchâtel par exemple, elle est passée de 54 µg/l en 1976 à 11 µg/l en 2013.

Les résultats sont encore plus spectaculaires dans le Léman, avec une diminution durant cette même période de 242 à 15 µg/l. Le résultat d’un long combat amorcé dès les années 1970, notamment grâce à la construction d’un réseau efficace de stations d’épuration (STEP) et à l’interdiction des poudres à lessive à base de phosphates (lire encadré).

Mais tout le monde ne jubile pas face à ces résultats a priori exemplaires. L’association suisse des pêcheurs professionnels a en effet tiré la sonnette d’alarme au début de l’été. Selon elle, l’eau serait désormais trop… propre! Ce qui conduirait à une diminution de la nourriture disponible pour les poissons. Leur revendication: que le phosphore, qui favorise la croissance de la végétation aquatique, ne soit éliminé qu’à 80% des eaux usées avant qu’elles ne soient rejetées dans la nature.

De ce côté de la Sarine, la proposition ne fait pas l’unanimité. «Parce que la situation diffère énormément d’un lac à l’autre», explique Jean-Daniel Meylan, membre du comité de l’Association suisse romande des pêcheurs professionnels. Lui-même actif sur le lac de Joux, il n’a enregistré aucune baisse des effectifs de poissons depuis plusieurs années. «Nous attrapons toujours des quantités optimales de féras, de perches et de brochets. La diminution concerne surtout les truites, qui ont besoin des rivières pour se reproduire.»

Un retour en arrière?

Pour ce militant de la première heure contre les rejets abusifs de phosphore, la proposition des pêcheurs alémaniques est aberrante. «J’ai commencé à pêcher en 1978, à l’époque où les concentrations atteignaient leur maximum.

Pour moi, ce serait un retour en arrière de laisser délibérément s’échapper de l’eau polluée des STEP.

Quand les paysans – à qui on a durement serré la vis au fil des ans – entendent cela, ils deviennent fous!»

La rive aménagée.
L’aménagement des rives influence fortement l’habitat des poissons. Photo: DR/Eawag.

Un avis partagé aussi par Pro Natura: «Plutôt que de relâcher dans l’eau des polluants pour créer artificiellement des algues, il serait plus logique d’aménager des berges naturelles riches en végétaux, estime Nicolas Wüthrich, responsable de l’information de l’association pour la Suisse romande. La quantité de poissons a diminué dans certains lacs à cause de la dégradation des conditions générales.

Mais aussi parce que par endroits on a pratiqué une pêche trop intensive!»

Sous le nom de code «Projet Lac» (lien en allemand), l’Eawag (l’Institut de recherche de l’eau des écoles polytechniques fédérales) procède en ce moment même à un premier recensement systématique de la faune piscicole des grands lacs suisses.

Timothy Alexander, du Département écologie et évolution des poissons de l’institut, défend lui aussi l’idée d’un retour à un écosystème qui pourrait fonctionner sans intervention humaine. «C’est scientifique: si un plan d’eau retrouve son état naturel, cela permet de favoriser les espèces indigènes et de mieux les armer face aux différentes menaces, explique-t-il.

Mais il est important de prendre en compte tous les utilisateurs du lac: les pêcheurs professionnels et amateurs, les baigneurs… Sans oublier les ménages qui reçoivent chez eux de l’eau pompée dans un lac.»

La biodiversité aquatique en péril

Le recensement complet ne sera abouti qu’en début 2017. Mais déjà, les premiers résultats se montrent peu réjouissants: en un siècle et demi, le lac de Morat a perdu environ un tiers de la biodiversité de poissons indigènes, celui de Neuchâtel environ un quart et le Léman environ un cinquième.

Cette étude nous permet de réaliser à quel point la biodiversité dans nos grands lacs a souffert au cours du siècle dernier en raison de la croissance rapide de la population humaine,

poursuit le scientifique. Ces plans d’eau contiennent de nombreuses espèces de poissons – en particulier les différentes espèces de féras et ombles – qu’on ne peut trouver ailleurs dans le monde!»

Les poissons capturés dans la main du chercheur.
Les poissons capturés sont analysés pour pouvoir être mieux protégés à l’avenir. Photos: DR/Eawag

Le chercheur se montre pourtant optimiste en ce qui concerne le futur: «Je crois que nous nous dirigeons dans la bonne direction, estime-t-il. La plupart des grands lacs autour des Alpes sont aujourd’hui proches des niveaux naturels de nutriments. Ce qui leur permet d’être à nouveau dominés par les féras et les ombles, et un peu moins par les perches et les gardons. Autre signe prometteur: nous avons identifié au cours de cette étude une espèce d’omble vivant dans les eaux profondes du lac de Constance que nous n’avions pas aperçue depuis trente ans!»

Reste qu’un nouveau danger de taille guette la faune aquatique: le réchauffement climatique.

Les effets se font déjà sentir: la température moyenne du Léman, par exemple, a déjà augmenté de 0,17 degré par décennie depuis 1986.

Cette eau, plus chaude, est bénéfique par exemple pour la féra et le gardon. Mais elle affecte par contre négativement l’omble.»

L’autre danger, ce sont les espèces allochtones, qui peuvent parfois se révéler comme des concurrents féroces face aux poissons indigènes.

Il arrive que ces nouveaux arrivants s’hybrident avec les souches locales, ce qui à terme peut mener à l’extinction des espèces originelles»,

met en garde Timothy Alexander. Des combats pour lesquels aucune arme efficace n’a malheureusement encore pu être identifiée…

Texte: © Migros Magazine / Alexandre WIllemin

Auteur: Alexandre Willemin