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2 février 2015

Les micro-entreprises, ou la face cachée de l’économie suisse

Dans notre pays, plus de 90% des sociétés comptent moins de dix employés à plein temps. «Migros Magazine» est allé à la rencontre de ces micro-entrepreneurs qui doivent bien souvent lutter pour leur survie.

Nolvenn Dufay portrait
Nolvenn Dufay a ouvert en 2012 son espace Kids Up dédié à la babygym et au cirque pour enfant.

L’un a créé une marque de cosmétiques 100% swiss made, les autres surfent sur la vague des nouveaux médias, une troisième a ouvert une école de gym pour bébés, tandis qu’un dernier s’engage sur le marché de la cigarette électronique. Anecdotiques, les aventures de ces jeunes micro-entrepreneurs qui témoignent dans notre dossier? Loin de là: en 2012, ces petites sociétés comptabilisant moins de dix employés à plein temps représentaient en effet 92,3% de la totalité des entreprises suisses (contre 87,1% en 2008).

«Elles constituent la force, l’ossature de notre économie, mais également sa face cachée,

souligne Marco Taddei, membre de la direction et responsable de l’antenne romande de l’Union patronale suisse (UPS). Elles passent souvent inaperçues à côté des grandes entreprises et des PME, alors qu’elles pèsent un poids important en termes d’emplois, et qu’elles souffrent d’une plus grande vulnérabilité.»

Le manque de ressources humaines de ces micro-sociétés les pénalise souvent face à la complexité de certaines tâches administratives inhérentes à la gestion d’une entreprise. «Elles ne comptent pas d’expert fiscal dans leur équipe. Et doivent faire appel à une fiduciaire pour respecter les prescriptions légales liées à la TVA par exemple.» Selon le monitoring de la bureaucratie 2014 mandaté par le Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO), près de la moitié d’entre elles débourseraient plus de 500 francs par mois en frais administratifs (10% dépensant 2500 francs ou plus) et consacreraient plus de dix heures mensuelles aux tâches administratives (cette durée s’élevant jusqu’à plus de cent heures pour 5% d’entre elles).

Afin d’alléger la charge des micro-entreprises, il conviendrait donc de simplifier les formalités à remplir. «Il s’agit de mener une réflexion politique dans ce sens, relève Marco Taddei. Le SECO a d’ores et déjà mis sur pied un forum PME, qui travaille dans ce sens-là, mais les petites et moyennes entreprises peuvent compter jusqu’à 250 employés. Les problématiques ne sont pas nécessairement les mêmes. Et un effort est également à fournir du côté du Parlement.»

Le secteur bancaire est aussi mis en cause.

«Les banques sont à l’heure actuelle peu enclines à accorder des micro-crédits.»

Et ce n’est pas la décision de la BNS d’abolir le taux plancher de l’euro qui va arranger les choses. «D’autant que ces petites entreprises n’ont bien souvent pas la possibilité de se délocaliser.» Quant à la loi destinée à favoriser la création de nouvelles entreprises de haute technologie à vocation internationale, elle ne concerne qu’un faible pourcentage de sociétés. «La micro-entreprise suisse type est familiale, active dans le secteur traditionnel des arts et métiers et opère sur le marché national.»

PORTRAIT DE QUATRE MICRO-ENTREPRENEURS

Fiorenzo de Palma: «L’autofinancement a été la clef au début»

Fiorenzo de Palma et son équipe portrait.
Le fondateur et patron de Mediancer, Fiorenzo de Palma, a choisi le défi de l'indépendance.

Discrètement installé dans un immeuble chic du sud lausannois, Mediancer fait figure de précurseur dans les nouveaux médias. «Nous existons depuis vingt ans déjà, sourit le fondateur et patron Fiorenzo de Palma. Grâce à Logitech où je travaillais, j’allais régulièrement en Californie où l’on commençait à parler de communautés virtuelles.» Puis il y a eu la première crise du web, avec une restructuration à la clef chez l’inventeur de la souris. «Il fallait déménager et ne plus s’occuper de new medias. J’ai préféré tenter l’indépendance.»

Les premiers projets de Mediancer se font sur CD-I et autres CD Roms interactifs lancés par la marque Philips. Des collaborations avec des agences de communication lui permettent de décrocher des mandats auprès de multinationales comme Philip Morris ou L’Oréal. Parmi elles, Mediancer fait la différence en se présentant avant tout comme un pôle de compétence technologique. «Nous avons toujours mis d’abord en avant l’ingeneering et la technologie. Cela nous a permis de nous adapter à l’arrivée constante de nouveautés sans que cela représente des barrières techniques infranchissables.» Autre clef de cette longévité, pour Fiorenzo de Palma: «Sans doute le fait que nous nous soyons complètement autofinancés, ce qui nous a permis de survivre à trois ou quatre crises. Nous n’avions rien à rembourser aux banques.»

Désormais forte de huit employés, récemment rachetée par le groupe biennois Gassmann, Mediancer œuvre avec une centaine de clients d’horizons variés. L’entreprise développe des applications mobiles pour divers journaux, mais aussi pour la Ville de Lausanne, son club de hockey (LHC) ou encore ses transports publics.

Fabien Guidoux: «C’est le premier pas qui est difficile»

Fabien Guidoux portrait.
Fabien Guidoux a crée la gamme de produits cosmétiques Eve.

«Il faut sans cesse se battre!» Concepteur de la gamme de produits cosmétiques Eve, au doux parfum d’abricot, le Vaudois Fabien Guidoux, 38 ans, est conscient de s’être lancé dans une périlleuse entreprise: «Surtout que la concurrence est énorme dans cette branche.» Cela ne l’a pas empêché, après avoir exploré différentes voies professionnelles, de s’engager fin 2010 dans ce nouveau projet: «J’avais envie de concevoir un produit 100% suisse exportable, et même si je ne connaissais pas grand- chose en cosmétique, je voulais mettre en avant les valeurs suisses, proposer quelque chose de qualité et bien de chez nous.» Son choix s’est donc arrêté sur l’abricot du Valais, connu pour ses multiples propriétés pour la peau.

Il entre alors en partenariat avec un laboratoire qui l’épaule dans ses choix et, fin 2011, entame la distribution de son premier bébé: la crème pour les mains. Aujourd’hui, la gamme compte dix produits et Fabien Guidoux s’occupe quasiment de tout, notamment de la livraison et de la prospection de nouveaux marchés. «Une personne m’aide pour la représentation, mais elle travaille à un tout petit pourcentage. Du coup, je bosse sept jours sur sept et ne prends pas de vacances.»

Pour l’heure, la gamme Eve est présente uniquement sur le marché suisse, mais des contacts sont ouverts avec la Chine et le Japon.

Pas découragé, Fabien Guidoux? «C’est le premier pas qui est difficile: une fois que le projet est lancé, on est pris dans la spirale. En plus, je constate que le produit plaît et commence à être connu: cela me suffit pour me donner envie de continuer, malgré les difficultés.» Il n’exclut pas d’entrer un jour en partenariat avec une marque plus importante.

Ludovic Dhénin: «Y croire, bosser tout le temps et pas s’endormir»

Ludovic Dhénin portrait.
Ludovic Dhénin a ouvert trois commerces de cigarettes électroniques haut de gamme.

C’est la période du grand saut pour Ludovic Dhénin. Pour ce passionné de vapote et de cigarettes électroniques haut de gamme, après un joli succès online, l’heure est venue d’avoir pignon sur rue. Et pour sa marque High-Creek de se frotter au commerce physique. Ce n’est pas un, mais trois shops franchisés que ce jeune homme de 28 ans ouvre en quelques mois à Genève, La Chaux-de-Fonds et Lausanne. Informaticien de formation, Ludovic Dhénin voulait déjà devenir indépendant alors qu’il travaillait depuis quelques années chez Swisscom. Il quitte l’opérateur et monte avec un associé une agence web. Mais rapidement, alors que la cigarette électronique parvient à le libérer de sa grosse dépendance à la clope, germe l’idée de développer ce secteur encore embryonnaire en Suisse. «Je me suis lancé avec 2000 francs en poche et quelques idées.»

Nous sommes alors en été 2013 et Ludovic Dhénin lance son premier site généraliste e-cigarette.ch. Quelques nuits blanches serviront à trouver un nom et un visuel, car il voulait une identité commerciale à part. Ainsi, en juillet dernier, soit une année à peine après son premier site, Ludovic Dhénin lance la marque High-Creek sur la Toile. Il soigne la présentation, se forme à la photo studio pour laquelle il reçoit de l’aide de ses habitués, sélectionne judicieusement ses fournisseurs et propose des produits jusqu’alors inaccessibles en Suisse romande voire en France ou en Allemagne. Le buzz est impressionnant, le bouche à oreille au sein de la communauté des vapoteurs romands fulgurant, et le fichier clients grandit rapidement. Avec l’ouverture de ces trois magasins franchisés, nul doute que cela est parti pour durer.

Nolvenn Dufay: «C’est une sacrée responsabilité!»

Nolvenn Dufay portrait.
Nolvenn Dufay a ouvert en 2012 son espace Kids Up dédié à la babygym et au cirque pour enfant.

En ouvrant, en février 2012, son espace Kids Up dédié à la babygym et au cirque pour enfant, Nolvenn Dufay, 39 ans, ne se doutait pas qu’elle rencontrerait un tel succès. «Aujourd’hui, nous accueillons plus de 550 enfants par semaine. Et alors qu’au début je m’occupais de tout, de l’accueil aux cours, en passant par le ménage, j’ai à présent dix employés, soit l’équivalent de six temps pleins. Kids Up est devenue en deux ans et demi la plus grande école de ce genre de la région.»

Jolie réussite donc pour cette Française d’origine au CV impressionnant: après un passage au Ministère des sports, elle a travaillé comme cadre au CIO, puis est devenue directrice de Sport Accord, l’organisation faîtière des fédérations sportives internationales telles que la FIFA.

L’idée de Kids Up est née d’une frustration: «Je cherchais des cours de babygym pour ma petite fille, mais je ne trouvais rien qui me convenait vraiment. Je me suis alors dit que d’autres parents ressentaient peut-être le même manque que moi.» Commence alors la longue marche vers la création de son entreprise. Après avoir galéré pendant plus d’un an pour trouver un lieu adéquat, elle signe finalement le bail de son local actuel, investit des fonds propres dans l’achat du matériel de gym et ouvre enfin les portes de son espace avec déjà cinquante inscrits. «Ensuite, ça a marché au bouche à oreille.»

Si en 2015 elle sera en mesure de se verser un salaire de 4000 francs par mois, cela n’a pas toujours été le cas. Le plus difficile justement pour Nolvenn Dufay dans la gestion de son entreprise? L’idée que ses employés comptent sur elle pour leur verser leur salaire à la fin du mois: «C’est une énorme responsabilité!»

Auteur: Tania Araman, Pierre Léderrey

Photographe: Mathieu Rod