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20 août 2012

Les motivations cachées du pourboire

Et si ce n’était par reconnaissance pour la qualité d’un service qu’on sacrifie au rituel de la bonne main? Mais plutôt par sentiment de culpabilité, narcissisme et conformisme social? C’est l’avis en tout cas des rares chercheurs à s’être penchés sur la question.

Dessin d'un couple au resto qui réfléchit combien donner de pourboire
Nadine de Rotschild: "Plus le sourire sera large, plus le pourboire sera généreux"

Le pourboire est un facultatif catégorique. On a le droit de n’en pas donner, on n’en a pas la liberté.» Cette forte sentence d’un aphoriste oublié a le mérite de suggérer qu’à propos de bonne-main, la vraie question est peut-être bien «pourquoi?» et non pas «combien?».

Même si l’art du pourboire a surtout préoccupé les professionnels des bonnes manières (lire encadré), prompts à expliquer quelle somme donner et à qui, mais sans jamais dire pourquoi. Oui, pourquoi donnons-nous alors que rien ne nous y oblige?

La question n’est pas anodine: c’est surtout aux Etats-Unis, où le pourboire est bien davantage ancré dans les habitudes, que des chercheurs se sont penchés sur cette curiosité: les motivations des clients à se délester si facilement d’une obole supplémentaire au moment de l’addition.

La qualité du service n’a que peu d’influence sur le pourboire

En montrant d’abord, enquêtes à l’appui, que l’ampleur du pourboire ne dépendait que faiblement de la qualité du service proposé. L’économiste Ofer Azar suggère ainsi que le facteur déclenchant serait plutôt la gêne éprouvée ou le sentiment de culpabilité. Avec une empathie provoquée par l’écart de revenu entre le client et le travailleur.

Les gens éprouvent de la culpabilité.

Michael Lynn, professeur de marketing et spécialiste des habitudes consuméristes, dit à peu près la même chose: «Si les gens ressentent le besoin de donner un pourboire, c’est, psychologiquement, parce qu’ils ressentent fortement l’inégalité de la relation dans le service et en éprouvent de la culpabilité.»

Un élément du jeu social

L’inoubliable romancier et chroniqueur sportif Antoine Blondin, qui vivait quasiment au bistrot, avait déjà largement éventé le processus: «La modestie hon­teuse et la pudeur rougissante sont les mamelles ordinaires d’un pourboire exorbitant.» La bonne-main, qui s’octroie en public participe donc du jeu social. Proust – qui lui même n’hésitait pas, au sortir d’un restaurant, à revenir sur ses pas pour augmenter encore un pourboire déjà fastueux qu’il estimait finalement trop modeste.

Le pourboire peut tellement être une affaire d’image qu’il influe même sur les réputations posthumes. Ecoutons le témoignage recueilli par les journaux d’un patron de bistrot genevois après l’assassinat d’un septuagénaire dans le quartier des Acacias: «Il ne parlait pas beaucoup, mais il était toujours respectueux. Il laissait toujours un pourboire. Je ne l’ai jamais vu ivre.»

Plaignons à cet égard les malheureux people exposés au regard d’autrui et dont le pourboires font chaque fois l’objet d’un écho dans la presse spécialisée. Soit pour moquer leur côté ridiculement fastueux – Bruce Willis donnant 100 dollars à un marchand de sapins de Noël – soit pour dénoncer leur avarice crasse. Un patron de bistrot romain a expliqué dans le Corriere della Sera que client d’un soir, le richissime Marc Zucker­berg, Monsieur Facebook, après avoir réglé une addition de 32 euros n’avait pas laissé un centime de pourboire.

Davantage de bonne-main pour les serveuses de rouge vêtues

Docteur en psychologie et professeur en sciences du comportement à l’Université de Bretagne Sud, Nicolas Gueguen, en faisant porter à des serveuses de restaurant des perruques, puis des t-shirts de différentes couleurs, a pu établir que les hommes donnaient entre 15 et 25% de plus aux serveuses habillées en rouge. Mais que, par contre, la couleur n’avait aucune influence sur les clientes, d’ailleurs moins généreuses en moyenne. Elles ont été 32% à donner un pourboire contre 41% pour les hommes. Quant à la couleur des cheveux, le verdict fut celui attendu: 25% de plus en moyenne pour les blondes, mais aucune différence significative entre les autres couleurs proposées – rousse, noire et brune.

D’autres études ont montré que l’ampleur du sourire ou une fleur dans les cheveux, deux chocolats distribués avec le café au lieu d’un, pouvaient efficacement titiller la générosité des clients.

Reste que le sentiment de culpabilité qui menace tout un chacun au moment de laisser un pourboire semble pouvoir être combattu par l’humour. En se disant, par exemple, comme Laurent Ruquier, que «dans les théâtres, si les ouvreuses ont une lampe de poche, c’est uniquement pour vérifier le montant de votre pourboire».

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: François Maret