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3 décembre 2012

Les nouveaux humoristes: le rire 2.0

En alignant leurs vidéos faites maison sur le web, Norman, Cyprien ou Mister V ont donné une nouvelle forme au rire. Capture d'écran de cette génération de blogueurs blageurs.

fer à repasser
L'une des expériences du Grand JD. (Photo: LDD)

Ils s’appellent Cyprien, Norman ou La Ferme Jérôme. Mais on pourrait encore citer le Grand JD, Seb la Frite ouMister V. Juste des prénoms, voire que des initiales, du bagout et une trombine. Ils ont entre 16 et 30 ans et font rire les internautes. Ce sont eux, la nouvelle génération d’humoristes, qui ne squattent pas – encore – la scène, mais l’écran numérique, via Facebook ou Youtube.

A partir de là, les styles varient. Il y a ceux qui, en dignes héritiers du stand-up, ont planté le décor une fois pour toutes: en arrière-fond, une chambre encombrée, une bibliothèque surchargée et des posters à gogo. Et devant la caméra, les gesticulations du post-ado qui fait son show, la tête en gros plan dans l’objectif façon œil de poisson. Le ton est résolument à la parodie, l’humour à la dérision, avec des effets incrustés genre bande dessinée. Tout y passe, en vrac: les incohérences des jeux vidéo, le jargon des gamers, les paroles débiles des chanteurs FM, mais aussi la crise des 25 ans, les chemises et les imberbes.

Repasser son linge tout en descendant une falaise en rappel

Et puis, il y a les autres, qui se livrent à d’ Etranges expériences. C’est le Grand JD prêt à tout pour faire le buzz, comme repasser son linge tout en descendant une falaise en rappel ou monter un meuble en kit au fond d’une piscine. Et ceux qui préfèrent le défi loufoque, voire le gag de potache, genre Seb la Frite qui tente de survivre à l’ingestion d’une cuiller de cannelle ou d’un piment habanero…

Grégoire Furrer, directeur fondateur du Comedy Festival, Montreux: «Ces jeunes humoristes ont du courage et une maturité extraordinaire»
Grégoire Furrer, directeur fondateur du Comedy Festival, Montreux: «Ces jeunes humoristes ont du courage et une maturité extraordinaire»

«Ils tournent avec trois bouts de ficelle, ils sont malins. Ils se connaissent les uns les autres et s’invitent mutuellement dans leurs sketches. C’est une vraie famille d’artistes, comme la bande du Splendid il y a trente ans», observe Grégoire Furrer, directeur fondateur du Comedy Festival à Montreux, qui accueille justement une section web depuis 2009. «C’est une évidence: l’humour d’aujourd’hui ne s’exprime pas que sur scène. Le web est devenu un véritable laboratoire du rire. En tout cas, c’est une énorme tendance, de plus en plus jeune, planétaire et multilingue.»

Aller droit au but pour faire rire

Mais le web impose son format: du court, du verbeux, de la tchatche décomplexée. Pas de temps mort, mais de l’efficacité. «Sur le Net, on a quatre minutes maximum pour expliquer quelque chose, créer une ambiance et faire rire», observe Olivier Glassey, sociologue des nouveaux médias à l’UNIL. Ce qui exclut d’emblée l’humour muet à la Tati, le mime poétique ou toute autre forme de montage trop compliqué.

Cyprien, 23 ans. (Photo: LDD)
Cyprien, 23 ans. (Photo: LDD)

Parce que le web aussi a sa culture, sa manière de parler, avec cette distance des pixels qui favorise l’art du clash. Comme cette joute verbale que se livrent le rappeur Cortex et Cyprien, par écran interposé. «Le ton de la vidéo, direct, cassant, et la manière de parler se veulent le reflet de cette culture du Net. S’allumer, se provoquer sont la preuve que l’on fait partie de ce monde-là. Ce qui donne lieu à des échanges plus désincarnés, donc moins filtrés, voire parfois plus violents», analyse encore le sociologue. On se dégomme et on s’expose. De là à conclure à une génération exhibition, il n’y a qu’un pas. Que le psychanalyste italien Gustavo Pietropolli Charmet franchit dans son dernier livre, Arrogants et fragiles (Ed. Albin Michel), où il passe au crible ce nouvel adolescent tiraillé entre le culte de l’apparence et la peur d’une invisibilité sociale:

Aujourd’hui Narcisse a remplacé Œdipe: l’adolescent n’est plus aux prises avec le sentiment de culpabilité et la crainte de la punition, il est obsédé par son image, plus ou moins indifférent au monde, tout entier consacré à la construction de son identité.

Norman 25 ans. (Photo: LDD)
Norman 25 ans. (Photo: LDD)

Pour le sociologue Olivier Glassey, il faut remettre les choses en perspective: «Oui, ces productions sont souvent des manières de se raconter soi-même, de raconter son quotidien, ses embrouilles. C’est souvent un regard autoréflexif. Mais ce n’est pas parce que les réseaux sociaux permettent de s’exposer davantage que leurs utilisateurs sont exhibitionnistes. Ne leur attribuons pas une responsabilité qui n’est pas forcément la leur.»

Et de rappeler les cascades deJackass, une émission de télévision américaine des années 2000, qui revendiquait la bêtise comme une forme d’excellence, ou les programmes de téléréalité, Loft Story et autreSecret story, qui ont fait tomber depuis belle lurette les frontières entre le privé et le public.

Exhibitionniste ou pas, la génération web 2.0 a ses élans créatifs et surtout ses créateurs entrepreneurs. «Avant, il fallait trouver un théâtre pour monter sur scène. Aujourd’hui, il suffit d’ouvrir un compte Facebook et vous êtes autonome. Ces jeunes humoristes ont du courage et une maturité extraordinaire. Certains gagnent leur vie par eux-mêmes avec leur petite entreprise, puisque au-delà d’un certain nombre de clicks, ils touchent une partie des bénéfices de youtube», remarque Grégoire Furrer.

Seize millions de clics pour la vidéo de Cyprien

Ainsi, certaines vidéos totalisent plus de seize millions de visiteurs (la réponse de Cyprien à Cortex). De quoi séduire les grandes chaînes de divertissement, de HBO à Canal+ en passant par MTV, qui n’hésitent pas à miser sur ces podcasteurs au large public. «Désormais, tout est un grand cercle de création, scène, TV, web ou cinéma. Le web est une excellente porte d’entrée vers les autres médias», confirme Grégoire Furrer. A l’instar de Kaïra Shopping, première série du web qui, après avoir séduit Canal+ et décroché un gros sponsor à bulles, a fini en film sur grand écran l’été dernier. Et décroché le jackpot. Mais le web peut aussi être un tremplin dans le vide numérique. Qui se souvient encore des défis de Gonzague?

Auteur: Patricia Brambilla