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22 avril 2013

Les nouvelles façons d'investir son argent

Vin, bijoux et œuvres d'art: on appelle ça des «investissements spéciaux» ou «atypiques». A l’heure des produits financiers volatils, quand pas toxiques, placer ses billes dans le tangible, le beau et le bon devient tendance.

Avant la crise déjà nous avions constaté qu’un certain nombre d’investisseurs se méfiaient des produits financiers traditionnels jugés trop volatils, trop compliqués et même ennuyeux.


Ainsi parle Michel Tamisier pour expliquer la création en 2007 d’Elite Advisers. Un fonds d’investissement dans des produits comme les grands crus, puis les montres de luxe et enfin les pierres précieuses. Avec siège au Luxembourg et entreposage aux Ports Francs de Genève.

Les fonds de ce genre pullulent, comme les tentations individuelles de placer ses billes dans des secteurs qui ont en commun de faire miroiter la possession d’actifs réels, solides, parce que rares, beaux ou bons. Le contraire à peu près de la finance traditionnelle.

Mais si l’enfer est pavé de bonnes intentions, le paradis lui semble l’être de chausse-trapes en tout genre. En décembre 2012 en France, l’AMF – l’Autorité des marchés financiers – s’est fendue d’une mise en garde envers «les investissements aux rendements annoncés flatteurs dans des secteurs aussi divers que les lettres et les manuscrits, les œuvres d’art, les panneaux solaires, les timbres, les vins, les diamants...» (le communiqué en PDF)

En rappelant au passage «qu’aucun discours commercial ne doit faire oublier qu’il n’existe pas de rendement élevé sans risque élevé». Et cet adage de tout investisseur en pantoufles:

N’investissez pas dans ce que vous ne comprenez pas parfaitement.

Pas de quoi impressionner outre mesure Michel Tamisier: «L’AMF est dans son rôle quand elle incite à la prudence. Il y a eu effectivement des abus.»

Et de citer le cas de la Grande-Bretagne où l’investissement dans les vins est devenu très à la mode et a vu fleurir «des dizaines de sociétés» ni toujours honnêtes et pas souvent compétentes: «On estime que 100 millions de livres ont été perdus par de petits épargnants.»

Un spécialiste européen des placements dans l’art contemporain a réussi, lui, à faire perdre 12 millions d’euros à quelque trois cents clients. Les bonnes raisons pourtant d’investir dans le rêve ne manquent pas.

Une pierre (précieuse) deux coups

Meilleur ami de la femme sans doute, le diamant, mais peut-être aussi de son banquier.

«Un contexte économique incertain tend à favoriser les placements tangibles et certains acheteurs peuvent considérer les diamants exceptionnels comme une valeur refuge, à l’instar des chefs-d’œuvre en peinture»,explique David Bennett, président de Sotheby’s Suisse(photo Annik Wetter)et du Département de haute joaillerie pour l’Europe et le Moyen-Orient.

Des diamants exceptionnels, il en a vu passer l’an dernier. Tel «le Beau Sancy», vendu en mai pour plus de 9 millions de francs, «un diamant légendaire, qui avait orné la couronne de Marie de Médicis lors de son sacre à la tête du Royaume de France aux côtés d’Henri IV en 1610, avant d’être transmis à la Maison d’Orange
ainsi qu’aux familles royales d’Angleterre et de Prusse».

Ou encore le diamant bleu «Fancy deep blue» d’une grande rareté pesant 10,48 carats qui a triplé les estimations et réalisé 10,3 millions de francs. Un record
pour ce genre de pierre.

Ces résultats exceptionnels s’expliquent avant tout par l’extrême qualité et rareté de ces pièces – deux critères clés sur le marché des enchères joaillières.

Difficile d’établir un profil type du croqueur de diamants dans un marché «véritablement global et très hétérogène». Ainsi lors de la précédente vente de haute joaillerie de Sotheby’s Genève en novembre 2012, «les enchérisseurs provenaient de 44 pays couvrant la plupart des continents – Europe, Asie, Amérique, Moyen-Orient». Tangible sans doute le diamant, mais stable?

Les grossistes et les revendeurs présents sur internet font miroiter des années de hausses à venir. David Bennett souligne d’abord que:

le marché du diamant est sujet à fluctuation comme tous les autres marchés.

Avant de concéder ce que montrent les ventes de Sotheby’s: que «la demande pour de grands diamants blancs de qualité exceptionnelle est forte».

Même tendance pour les diamants de couleur d’exception. Sans craindre une bulle spéculative, comme le monde du diamant en a déjà connu, notamment dans les années 80-90. «Les prix obtenus par des diamants d’exception sur le marché des enchères sont le reflet d’une demande de plus en plus globale et d’une offre par définition caractérisée par la rareté», martèle le commissaire-priseur.

La Rolex de Séguéla et de Belmondo

Après les vins, Michel Tamisier(photo Raoul Somers) et Elite Advisers se sont attaqués aux montres de luxe. Selon le même principe, en visant «les marques les plus prestigieuses, les plus anciennes». Une manière pas comme une autre, assure-t-il, de «diversifier son portefeuille tout en s’offrant un morceau d’histoire et de culture». Et de raconter qu’en une seule journée Christie’s a pu vendre jusqu’à 30 millions «en montres qui partent à Kuala Lumpur, Rio, Mexico, partout où les nouvelles fortunes se font».

Des montres dotées parfois d’un «supplément d’âme», telle cette Rolex ayant appartenu à Jean-Paul Belmondo et portée dans «plusieurs de ses films».

C’est ce sup­plément d’histoire et ­d’atmosphère, selon ­Michel Tamisier, qui ­permet à ce genre de montres d’être «détachées des variations que pourrait connaître le monde horloger». Et puis, comme dirait le publicitaire Jacques Séguéla, «si à 50 ans on n’a pas de Rolex, c’est qu’on a raté sa vie…»

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Corina Vögele (illustration)