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7 avril 2015

Les océans noyés sous le plastique

L’expédition Race for Water Odyssey entend dresser un état des lieux global de la pollution des océans par le plastique. «Migros Magazine» l’a rejointe aux Açores pour sa première escale d’analyses scientifiques.

Photo prise sous l'eau d'un poisson devant une boutille de plastique qui flotte et qui est plus grosse que lui.
Nos mers et océans sont infestés de déchets plastiques de toutes tailles (photo: Michael Patrick O'Neill).

Des larmes de sirène. Le nom est poétique, la réalité qui se cache derrière beaucoup moins. Témoignage de la pollution des océans, ces minuscules granulés de plastique sont légion sur le littoral des Açores, en plein Atlantique. A leur teinte blanche translucide se marient celles, plus voyantes, des bouchons verts de bouteilles en PET, ou encore des particules d’emballage jaune ou bleu...

Une mosaïque de couleurs certes esthétique, surtout lorsqu’elle tranche avec le sable sombre de l’archipel volcanique, mais qui préoccupe la scientifique française Kim Van Arkel, spécialiste en biologie marine. «Il y en a énormément, c’est effrayant.

Tout ce que l’on récolte ici provient du continent, transporté par les courants marins. C’est une zone d’accumulation.»

La biologiste Kim Van Arkel en train de prélever des échantillons sur la plage.
La biologiste Kim Van Arkel suit une méthode rigoureuse pour traquer les moindres résidus de plastique sur la plage et obtenir des résultats pouvant être comparés scientifiquement (photo: Peter Charaf/Race for Water Foundation).

Aujourd’hui, c’est sur la plage de Porto Pim, sur l’île de Faial, qu’elle officie. Pose un carré métallique de 50 cm de côté sur le sol. Passe systématiquement le sable de ce périmètre au tamis, sur 10 cm de profondeur. Prélève à la pince les particules de plastique, les place dans un bocal qui sera envoyé à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) pour analyse. La procédure se répétera aux Bermudes, sur l’atoll de Palmyra près de Hawaï, dans l’archipel de Chagos, en plein océan Indien...

En quelque trois cents jours, onze îles-témoins seront ainsi examinées autour du globe, dans le cadre d’une expédition d’envergure: la Race for Water Odyssey (R4WO). A la tête de la fondation du même nom, l’entrepreneur suisse Marco Simeoni: «Le côté course (race en anglais), c’est pour marquer l’urgence de la situation.

On estime que plus de 260 000 millions de tonnes de plastique polluent actuellement les océans. C’est la plus grande catastrophe environnementale de l’histoire de la planète.

Je ne pouvais pas rester les bras croisés.»

Une collecte minutieusement planifiée

C’est donc à bord d’un trimaran de course, dirigé par le navigateur vaudois Stève Ravussin, que l’équipage a embarqué le 15 mars 2015 dans le port de Bordeaux. Le but: établir un état des lieux général de la pollution des océans par le plastique, en ralliant des terres situées au sein des cinq principaux gyres de déchets (gigantesques amas créés par les courants marins) du globe. Recueillis selon un protocole standardisé, les échantillons prélevés sur l’ensemble des plages pourront ainsi être comparés.

Alors que Kim Van Arkel poursuit sa récolte, plus loin sur la plage, Stève Ravussin a troqué sa casquette de skipper contre celle de pilote de drone. Car si la biologiste, également co-responsable scientifique de l’expédition, s’occupe du prélèvement des micro-déchets (< 5 m) et des méso-déchets (5 mm- 2,5 cm), il s’agit également d’étudier les macro-déchets présents sur les littoraux.

Développé par l’entreprise suisse SenseFly (lien en anglais), le drone «eBee» permet d’effectuer une cartographie haute définition de la région: les données seront ensuite analysées par les universités américaines de Duke et de l’Etat d’Oregon.

Agenouillé sur le sable devant son ordinateur portable, le navigateur pianote quelques instructions. «Je lui indique ce qu’il doit photographier, lui signale la présence d’éventuels reliefs afin d’éviter qu’il se heurte contre une falaise, et ensuite il se débrouille, c’est un drone intelligent.»

Et de se saisir du petit avion, de le secouer trois fois pour l’actionner et voilà l’engin qui s’élève dans les cieux.
De son côté, Marco Simeoni n’a pas chômé non plus. La veille, il a animé une conférence-débat devant des scientifiques du Département d’océanographie de l’Université des Açores. Il a aussi rencontré des pêcheurs du coin, ainsi que des locaux chargés de nettoyer les plages. Les volets échange et sensibilisation prennent en effet une place prépondérante dans l’expédition.

Le but étant de comprendre comment les populations des îles visitées vivent le problème de la pollution, et quelles solutions de tri elles ont adoptées. Nous les mettrons également en lien les unes avec les autres, afin de créer une plate-forme d’échanges.»

Biologiste travaillant pour le compte du gouvernement des Açores, Sofia Garcia estime que la Race for Water Odyssey est arrivée à point nommé:

Nous n’avons commencé que récemment à nous pencher sur la problématique de la pollution par le plastique.

Afin de respecter les directives du Parlement européen, nous avons notamment mis sur pied un programme de monitoring des plages: nous avons donc pu partager nos données avec la R4WO. Et leur présence ici nous aide à sensibiliser la population.»

Le cadavre d'une jeune albatros avec une série d'objets en plastique à l'endroit de l'estomac.
Ce jeune albatros a ingéré du plastique que ses parents ont confondu avec de la nourriture, victime ainsi du piège fatal des déchets plastiques en milieu marin (photo: Chris Jordan).

La suite des opérations pour la Race for Water Odyssey? Après une deuxième série d’analyses sur les plages des Bermudes, cap sur New York, et surtout sur l’ONU. «Nous y donnerons une conférence le 9 avril 2015 pour exposer la phase suivante de nos projets, explique Marco Simeoni. Car après avoir dressé un état des lieux, il faudra trouver des solutions de nettoyage: nous prévoyons par exemple de créer une plate-forme laboratoire de ramassage du plastique.

Je suis convaincu que pour inciter les acteurs économiques à agir, nous devons montrer que la valorisation des déchets peut rapporter de l’argent.»

Mais c’est de la musique d’avenir. Avant, il s’agit de boucler ce tour du monde en trois cents jours. Et de tenir ce rythme effréné sur la durée, entre navigation, analyses scientifiques, conférences, rencontres avec les locaux. Pas peur de terminer l’année sur les rotules?

«Pour l’instant, je suis tellement porté par l’excitation du projet que j’arrive à gérer la fatigue. Je ne suis pas seul, j’ai toute une équipe derrière moi. Et cette première escale aux Açores me conforte dans ma décision d’agir.

C’est un endroit merveilleux, d’une beauté phénoménale. Mais quelle tristesse quand on voit le sable souillé par le plastique...»

Texte © Migros Magazine – Tania Araman

Auteur: Tania Araman