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12 décembre 2011

Les orfèvres 
du composite

La société vaudoise Décision a acquis sa notoriété en construisant des voiliers d’exception comme les grands multicoques lémaniques ou les Class America d’Alinghi. Un savoir-faire unique qu’elle met aussi au service du projet Solar Impulse de Piccard et Borschberg.

Bertrand Cardis
Bertrand Cardis, patron de la société Décision.

Ecublens. Zone industrielle. Un vaste bâtiment coiffé d’un élégant toit en forme de vague: le QG de Décision SA. A l’intérieur, une ruche en ébullition avec une quarantaine d’ouvriers qui s’activent autour d’imposantes structures anthracite en matériaux composites. «On ne vend pas un produit, mais un savoir-faire qui s’applique à des projets spéciaux et hors normes», précise Bertrand Cardis, le patron de cette société.

De ce chantier, prioritairement naval, sont en effet sorties d’incroyables bêtes de course à la carène high-tech et aux lignes épurées: les maxis de la Whitbread, les grands multicoques lémaniques, l’Hydroptère.ch ou encore les fameux Alinghi d’Ernesto Bertarelli. «Dans mes rêves les plus fous, je n’imaginais pas qu’un jour on construirait un bateau pour la Coupe de l’America, un bateau qui en plus remporterait cette épreuve mythique.» Grâce à cette victoire, la petite entreprise vaudoise a gagné, elle, une renommée internationale.

Ils ont l’habitude de naviguer à vue

Le chiffre d’affaires annuel de cette PME flirte aujourd’hui avec les 7 millions, mais son carnet de commandes n’est plein que jusqu’au printemps 2012. Le boss et ses deux associés, Jean-Marie Fragnière et Claude-Alain Jacot, ont l’habitude de naviguer à vue. «De toute façon, on ne peut travailler que sur un ou deux gros projets à la fois.» Actuellement, sur une série de multicoques océaniques commandés par Stève Ravussin ainsi que sur Solar Impulse 2, l’avion de Bertrand Piccard et d’André Borschberg.

Les gigantesques ailes de ce prototype reposent dans le four géant («L’un des quatre seuls du genre en Europe!») d’Ecublens. A côté, du personnel bichonne des pièces en fibres de carbone dans une ambiance studieuse et bon enfant. «C’est important que nous restions à taille humaine. J’ai besoin de connaître mes employés et d’avoir confiance en chacun d’eux.» Dans ce hangar, se mêlent technique de pointe et artisanat swiss made pour fabriquer du sur mesure un peu comme dans un atelier de haute couture. Ce quinquagénaire énergique nous entraîne dans son bureau. Accrochées aux murs, des photographies des principales réalisations de Décision et également de quelques navires de la Compagnie générale de navigation sur le lac Léman. «Je suis attaché à cette flotte. Voyager à bord de ces bateaux Belle Epoque, ça sort du temps, du rythme.»

A la troisième place de la Transat Jacques Vabre et soudain…

Un coup de téléphone interrompt notre conversation. Quelqu’un demande des nouvelles de Cheminées Poujoulat, ce monocoque de 60 pieds façonné ici l’hiver dernier et qui a été victime, il y a maintenant un mois, d’une avarie au large des Açores alors qu’il pointait à la 3e place de la Transat Jacques Vabre. Bertrand Cardis repose le combiné. «Nous, on a déjà été très inquiets pour les copains à bord. Et puis, vous savez, ce type d’incident, ça fait très mal, ça induit des doutes, on a envie de comprendre, de savoir…»

Plusieurs jours après cet épisode, qui a contraint Bernard Stamm et Jean-François Cuzon à l’abandon, cet ingénieur EPFL est encore sous le choc, sous le coup de l’émotion. Car il aime les navigateurs et la voile passionnément. «Mon père et surtout mon grand-père étaient des régatiers, mais moins extrêmes que moi.» Lui a participé aux JO de Los Angeles 1984 en Flying Dutchman. Il a aussi gagné trois Bol d’Or sur Happycalopse, le catamaran de Marc-Edouard Landolt.

Mais la compétition, qui a marqué un véritable tournant dans sa vie, c’est la Whitbread 1981-1982. Il était alors chef de quart sur Disque d’Or III. Dominique Wavre était aussi de la partie. «C’est au retour de cette course autour du monde que Pierre Fehlmann m’a demandé si je voulais me lancer dans l’aventure Décision avec lui. J’ai dit oui.»

Ensemble, ils ont construit UBS Switzerland. Puis, le capitaine morgien a confié la barre de l’entreprise à son second avant de reprendre la mer.

Bertrand Cardis est donc resté à terre, abandonnant là son ciré de marin d’eau douce et de loup de mer. Sans regret ni remords? «Non, j’ai fait un choix et j’ai pu régater encore pendant de nombreuses années.» Il continue d’ailleurs de naviguer, «mais moins intensément qu’avant». Son précieux temps, ce Vaudois préfère l’investir dans l’élaboration de nefs et d’aéronefs d’exception avec le succès que l’on sait…

Sur la Toile: www.decision.ch

Auteur: Alain Portner

Photographe: Catherine Leutenegger