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19 mai 2014

Les papillons, tigres fragiles de nos prairies

Subissant la destruction massive de leurs habitats, les Lépidoptères sont en danger. En Suisse, un tiers des espèces diurnes répertoriées sont considérées comme menacées à des degrés divers. Le point avec le biologiste Yannick Chittaro.

Montage avec plusieurs espèces de papillons suisses menacées, dans un champ de fleurs.
Photos: Prisma, Ddp images, Flashmedia, Coverpictures, Topic media, Fotofinder, Plainpictures. Montage: Migros Magazine.
Coenonympha tullia
Coenonympha tullia

Pour une fois qu’ils ne sont ni horribles, ni petits, ni noirs». C’est des papillons de nos prairies et alpages que parle Yannick Chittaro. Ce biologiste, responsable entre autres de «la saisie et de la validation de toutes les données concernant les Lépidoptères et les Hyménoptères aculéates» au Centre suisse de cartographie de la faune (CSCF) à Neuchâtel, ne mégote pas son enthousiasme. Les papillons ont l’avantage, explique-t-il, d’être en quelque sorte les «porte-drapeaux de tous les insectes. Ils sont colorés, appréciés du public, comme peuvent l’être le panda ou le tigre,» devenus emblématiques dans la lutte contre l’extinction des espèces.

Rhopalocera
Rhopalocera

Car les papillons n’en mènent pas large. L’Agence européenne de l’environnement (AEE) a tiré la sonnette d’alarme l’an dernier en indiquant que depuis 1991, plus de la moitié d’entre eux avaient disparu sur le continent. Or, les papillons ne sont pas là que pour faire joli. «La pollinisation que ces insectes réalisent, rappelait l’agence, est essentielle pour les écosystèmes naturels et l’agriculture».

«On estime que deux tiers de la pollinisation est réalisée par les abeilles et un tiers par les papillons,

commente Yannick Chittaro. Sans compter que le papillon «constitue une bonne proie et occupe une position essentielle dans la chaîne alimentaire».

Lycaena dispar
Lycaena dispar

Les causes du déclin des papillons sont à peu près connues et se résument largement à la destruction de leur habitat naturel et «à la disparition des prairies ou leur utilisation trop intensive. Sur une prairie du Plateau suisse en agriculture intensive, il n’y aura plus guère que trois ou quatre espèces de papillons, les plus résistantes».

L’emprise de l’Homme bouleverse l’équilibre naturel

Benjamin Bergerot, auteur de Sur la piste des papillons, évoque, lui, «la fragmentation du paysage, conséquence d’une urbanisation incontrôlée et de l’ensemble des pressions exercées par l’Homme». C’est ainsi que certaines espèces de papillons ont vu «leurs prairies d’habitation scindées en deux à cause de l’installation d’un parking ou d’une autoroute, par exemple. Ces constructions les privent d’une partie de leur nourriture, qu’ils puisent sur leurs plantes-hôtes» - soit l’espèce de plante avec laquelle le papillon vit en symbiose.

Lopinga achine
Lopinga achine

A quoi s’ajoute l’abandon, notamment en montagne, de terres jusque-là cultivées, transformant petit à petit les prairies en broussailles ou forêts – des environnements peu favorables aux Lépidoptères. Bref, de mauvaises conditions multiples, que le CSCF détaille ainsi: «l’amendement des prairies de fauches et des pâturages, l’augmentation du nombre de fauches annuelles, l’urbanisation des versants exposés au sud, l’abandon de l’exploitation des prés à litière, la transformation des pâturages extensifs en prairies de fauches, le drainage des bas et hauts marais, les traitements phytosanitaires, la destruction des haies, bosquets champêtres et lisières étagées».

Plebejus
argyrognomon
Plebejus
argyrognomon

Résultat: en Suisse, on peut estimer aujourd’hui que 78 espèces de papillons de jour sont en danger (lire encadré). Yannick Chittaro se veut réaliste: «On ne reviendra évidemment pas en arrière, mais dans les mesures à prendre, il faut au moins essayer de conserver ce qui nous reste». Pour ce faire, il convient d’abord de bien connaître ce qui peut encore être sauvé: «La Suisse a beau être un petit pays, il existe encore des zones peu explorées en matière de papillons».

Chazara briseis
Chazara briseis

Une connaissance d’autant plus importante que les papillons sont un bon indicateur de la qualité des écosystèmes et de l’impact des changements globaux sur leur biodiversité. «Là où il y en a beaucoup, cela signifie que l’environnement est de qualité et que cela vaut la peine de prendre des mesures. En protégeant l’habitat des papillons, on protège bien d’autres espèces avec lesquelles ils le partagent»

Des mesures qui peuvent être très simples: «Des opérations de renaturation de cours d’eau ou de bords de route sont toujours possibles. Pour les espèces les moins exigeantes, quelques plantes, trois orties peuvent être suffisantes».

Melitaea
britomartis
Melitaea
britomartis

Des recommandations peuvent être faite concernant la fauche, la pâture, la plantation de certaines espèces de plantes ou l’aménagement de milieux favorables. Les espèces les plus vulnérables sont évidemment celles dont la fleur-hôte est elle-même en danger de disparition ou en fort déclin. Surtout si certains papillons ne peuvent en changer. C’est le cas, par exemple, des Azurés des Paluds qui ont besoin d’une plante-hôte très spécifique, la sanguisorbe, capable de nourrir leurs chenilles. Inutile de vouloir insister: ils n’iront pas pondre ailleurs.

Texte: © Migros Magazine - Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet