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2 juillet 2012

Les papillons: indicateurs de diversité

Marcher en se sentant pousser des ailes? C’est ce qui arrive quand on accompagne le biologiste Jérôme Pellet dans un écrin à papillons: le vallon de Ciernes-Picat (VD).

Le biologiste Jérôme Pellet
Le biologiste Jérôme Pellet observe 
les papillons depuis une dizaine d’années.

Les papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête, écrivait George Sand. C’est peut-être pour cette raison que le biologiste Jérôme Pellet, spécialiste des amphibiens, s’est un jour tourné vers les papillons, leur diversité, leur folle étourderie, leurs mystères aussi. Depuis une dizaine d’années, il les observe, s’en étonne, les admire de bout en bout. «Un œuf de papillon, c’est comme un petit oursin, une vraie cathédrale naturelle. Qui me parle tout autant que l’adulte coloré avec ses écailles. On l’oublie, mais le papillon, c’est d’abord une chenille! Il passe 95% de sa vie au stade pré-imago et seulement 5% au stade adulte.»

Un magnifique Damier de la succise.
Un magnifique Damier de la succise.

Oui, souvent une année de chenille et quelques semaines de chrysalide pour une poignée de jours avec des ailes. Les plus chanceux vivent encore quelques mois, rarement une année. Ce qui rend la saison de l’observation presque aussi brève qu’un battement de cil: de mai à août suivant l’altitude et la météo.

C’est dans le parc naturel régional des Ciernes-Picat, entre Rougemont et Château-d’Œx, que le biologiste revient régulièrement, piqué dans sa curiosité par un petit Mélitée du plantain. «C’est une espèce que je voyais à Moiry, au pied du Jura. C’est à cause d’elle que j’ai commencé à revenir ici. Je me suis dit qu’il y avait un potentiel énorme dans cette région.» La région est effectivement exemplaire à plus d’un titre: gestion agricole respectueuse de l’environnement, richesse florale et biodiversité.

Entre 1200 et 1600 mètres, on atteint un pic de diversité.

Ainsi le vallon des Ciernes a tout pour plaire aux papillons: d’un côté, des prairies maigres humides, tourbillon de fleurs nectarifères qui scintillent de rosée dans le soleil du matin, et de l’autre, un versant sec, dalles calcaires, broussailles et forêt exposée. «Entre 1200 et 1600 mètres, on atteint un pic de diversité. En dessous, la culture intensive a tout laminé et en dessus, les conditions sont trop rudes pour avoir de la diversité.»

Une région propice aux papillons

En tout, quelque 107 espèces de papillons de jour ont été observées dans ce carré de 10 kilomètres. «Sur tout le versant nord des Alpes, c’est une des régions les plus riches, puisqu’elle contient la moitié des espèces connues en Suisse!»

C’est donc là, dans l’entre-deux, entre ombre et lumière, entre marais et talus séchards que badinent les élégants lépidoptères. Car ceux-ci ont chacun leur habitat et leur site de reproduction. «Chaque papillon est associé à une plante ou à une famille de plantes pour se nourrir.» Les blancs Piérides affectionnent les brassicacées, tandis que les Azurés préfèrent nettement les fabacées. Le Cuivré de la bistorte loge chez la plante éponyme, dont il se nourrit, mais a besoin d’un perchoir dans des épicéas situés au sud du champ de bistortes… En fait, l’écologie du papillon est d’une complexité infinie, souvent méconnue.

Les divers papillons sont capturés à l’aide d’une épuisette pour être observés puis relâchés.
Les divers papillons sont capturés à l’aide d’une épuisette pour être observés puis relâchés.

Le chemin monte en direction de Pra-Jean, avec les Gastlosen en point de mire et, dans le dos, les Tours-d’Aï avec leurs dentelles blanches autour du cou. Deux Tircis ambrés se battent en tourbillonnant vers le ciel, chacun défendant sa place au soleil. «J’espère qu’il y aura des émergences ce matin. Avec les fortes pluies, ceux qui n’ont pas pu se planquer au pied des bosquets auront péri.»

Jérôme Pellet a sorti son attirail: une loupe, un tube transparent et un grand filet noir, cousu main par sa belle-mère. Suffisamment sombre pour passer inaperçu des papillons, mais quand même transparent pour faciliter l’observation. Reste à capturer les insouciants insectes.

Le biologiste adopte l’approche du Sioux, se plie en deux, part dans une prairie soyeuse d’ombellifères et de trolls. Gesticule, virevolte, filet au vent, et d’un coup agile du poignet ramène quelques joyeux spécimens: Hespérie de la mauve, petite Tortue, Aurore aux ailes enflammées. Qu’il relâche après les avoir consignés dans son carnet. Et soudain, entre un décrochement de caillasse, une touffe de thym et de pimprenelle, son cœur s’emballe. C’est l’habitat de l’Azuré du serpolet. «En voilà justement un, tout neuf, sa frange est intacte. Il a dû sortir hier ou ce matin de la fourmilière!» Eh oui, car ce petit papillon aux ailes bleu nacré d’une finesse de coquillage a un destin extraordinaire, qui tient du miracle.

Un Grand collier argenté fait l'objet d'une observation minutieuse.
Un Grand collier argenté fait l'objet d'une observation minutieuse.

L’Azuré du serpolet se nourrit de thym et d’origan, se reproduit au même endroit, y pond ses œufs, mais la minuscule chenille a besoin d’être «adoptée» par une fourmi rouge pour continuer sa mue. Elle se laisse donc tomber au sol, sécrète du miellat, de quoi leurrer son hôte, et attend que la fourmi la transporte au nid. Bichonnée par les nourrices, la larve y prospère et s’empiffre sans vergogne du couvain. Mais quand la chrysalide se rompt, tout se complique. «C’est Indiana Jones dans le Temple maudit! Le papillon doit sortir au plus vite de la fourmilière.» S’il rate sa sortie, les fourmis ne font qu’une bouchée de l’intrus démasqué. Ce petit Azuré, frémissant dans le premier soleil, on le regarde soudain comme un héros.

D’autres espèces atterrissent dans le filet de Jérôme Pellet, comme un Vulcain, un Collier argenté avec son quadrillage orange et noir, et un très beau semi-Apollon blanc à liseré noir. «C’est une femelle, son abdomen est recouvert du sphragis, l’appareil reproducteur du mâle. Après l’avoir fécondée, il scelle l’abdomen de la femelle pour s’assurer la paternité.» Elle repart en furetant, par petits sauts ailés, à la recherche de cory­dales pour y pondre ses œufs.

Un Mélitée noirâtre.
Un Mélitée noirâtre.

Des espèces d’altitude peu observées

Sur les 107 espèces du vallon, seules onze n’ont pas été aperçues ces vingt dernières années. Préoccupant? «Non. Ce sont des espèces d’altitude, qui vivent sous les Vanils, une zone où on a moins prospecté.» La seule menace pourrait venir d’un changement d’exploitation agricole, bien plus dangereux que l’hypothétique réchauffement climatique. «Si on drainait ce marais, ce serait toute la prairie qui disparaîtrait. Et les papillons avec.»

Mais Jérôme Pellet n’est pas inquiet. Pour l’heure, aucun déclin n’est à signaler et l’été s’annonce parfait pour l’observation du Grand Mars changeant, son dada, «un papillon forestier exubérant aux ailes polarisées noir-bleu, mythique, magique, et sur lequel on ignore encore beaucoup de choses!»

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Laurent de Senarclens