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18 juin 2012

«Sur la fiscalité, on s’est fait avoir sur toute la ligne»

Elu président de l’Union suisse des arts et métiers, le conseiller national UDC Jean-François Rime préférerait qu’on envoie «des négociateurs à Bruxelles plutôt que des mendiants». Il ne croit pas à la sortie du nucléaire, ni à une solution miracle pour régler le handicap du franc fort.

Jean-François Rime
En tant que président de l’USAM, 
le politicien 
fribourgeois 
défendra, après l’avoir combattue, la libre circulation.

Un siège de conseiller national, et maintenant la présidence de l’Union suisse des arts et métiers (USAM): la vie de patron d’entreprises n’était pas assez intéressante?

Je n’ai besoin de rien. Simplement l’USAM est une des quatre grandes organisations suisses, avec economiesuisse, l’Union suisse des paysans et l’Union syndicale. Ça m’a toujours intéressé. Quant à mes entreprises, j’ai trois fils auxquels je passe tranquillement la main.

Dans une lettre ouverte qu’il vous a adressée via «L’Hebdo», votre collègue Jacques Neirynck estime que «le franc fort est la mesure d’une Suisse faible et isolée, comme vous l’avez voulue»…

Nous ne sommes pas isolés. Il suffit de savoir défendre nos intérêts, d’envoyer à Bruxelles des gens qui savent négocier, pas des mendiants. Ce que je ne veux pas, c’est l’adhésion à l’Union européenne et la reprise automatique du droit européen. Sur tout le reste, je suis d’accord de discuter. Ce que dit en gros Neirynck, c’est qu’on devrait être dans l’Union européenne, avoir autant de dettes que les autres et comme ça nous n’aurions plus de problèmes. Un vrai raisonnement de professeur d’université.

Quand vous parlez de mendiants, vous pensez à quelqu’un en particulier?

Sur la fiscalité, on s’est fait avoir sur toute la ligne, y compris les derniers accords avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Les accords Rubik (pour la régularisation des avoirs non déclarés)avaient deux buts: régler le passé et garder les clients en Suisse. Sur l’accord avec l’Autriche, on va probablement atteindre ce but. Mais concernant l’Allemagne et la Grande-Bretagne, avec 50% sur les successions et des taux d’imposition jusqu’à 40% sur les revenus, ces gens ne vont pas rester en Suisse.

Le problème du franc fort, justement, vous avez des solutions?

Surtout pas. La politique monétaire est de la compétence de la Banque nationale. La fixation du taux de 1,20 franc pour 1 euro, il y a une année, était juste. Mais on voit aujourd’hui que l’ancien patron d’UBS, Oswald Grübel, ainsi que quelques éminents professeurs pensent que la BNS ne pourra pas continuer à défendre longtemps ce plancher. La BNS a probablement acheté des milliards et des milliards d’euros et à un moment donné, eh bien il y a des limites. Notre chance c’est d’avoir baissé par rapport au dollar, ce qui nous aide un peu pour l’exportation hors de la zone euro. Mais, sinon, disons-le: nous sommes mal pris.

Vous êtes pourtant contre des aides à l’exportation…

Le système consistant à taxer les importations et aider les exportations n’est plus possible. Déjà les accords de l’OMC nous l’interdisent et personne ne l’accepterait, notamment dans le cadre des accords de libre-échange que nous avons signés avec l’Union européenne.

Dans la même lettre, le même Neirynck reproche à l’UDC «d’agiter des amusettes propres à exciter l’opinion publique comme les minarets ou les étrangers criminels» au lieu de s’attaquer aux vrais problèmes…

Allez demander aux gens qui se sont fait cambrioler trois fois de suite ou aux vieilles dames qu’on renverse pour leur piquer leur sac à main si ce sont des amusettes. La lutte contre la criminalité, tout le monde y vient. Même les socialistes, qui ont eu besoin de 75 pages pour expliquer leurs idées là-dessus, ce qui me fait penser qu’elles ne doivent pas être très claires. Quant aux minarets, pour moi, ce n’est pas un sujet majeur, mais bon, si on n’est plus capable de défendre notre civilisation judéo-chrétienne…

Comment l’USAM, concrètement, défend-elle les intérêts des PME?

On a dit longtemps que les grandes décisions politiques se prenaient à la Bahnhofstrasse. Aujourd’hui c’est un peu moins visible ou un peu moins le cas, mais tout de même: la politique doit savoir que l’USAM, comme d’ailleurs l’Union syndicale suisse, peut lancer des référendums si nécessaire. Avec 300 000 membres, on recueille assez facilement les 50 000 signatures.

Jean-François Rime: "Sur les sujets économiques, rien ne me sépare des radicaux."
Jean-François Rime: "Sur les sujets économiques, rien ne me sépare des radicaux."

En 2002, vous quittiez les radicaux. Mais dans le fond, qu’est-ce qui vous sépare d’eux?

Sur les sujets économiques pratiquement rien, sur la ligne du président Philipp Müller relativement peu. Mais il y avait à cette époque chez les radicaux romands des gens qui faisaient la pluie et le beau temps qui s’appelaient Yves Christen, Christiane Langenberger, et qui n’étaient pas des radicaux comme j’en avais connu, comme je les aimais. Quand l’UDC m’a donné une chance d’être élu, je me suis posé la question: est-ce que ça t’intéresse? Est-ce que tu as le temps? Est-ce que tu trahis tes convictions? Je n’ai rien trahi du tout, d’autant moins que le parti des PME, c’est l’UDC.

Ce n’est pas plutôt le PDC, le parti des PME?

Mais non, arrêtez. Ils essaient, c’est tout. C’est l’UDC qui a le plus d’entrepreneurs dans son groupe et qui représente le mieux les PME.

Pourtant l’UDC est opposée à la libre circulation, alors que l’USAM y est favorable…

Tous les partis ont leurs contradictions. A l’UDC, nous avons quelques divergences concernant la libre circulation mais nous sommes d’accord sur le 90% des sujets. On est toujours en train de me casser les pieds avec l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse. J’étais du comité d’initiative, mais j’ai pris aujourd’hui auprès de l’USAM, qui y est opposée, l’engagement de défendre en priorité les positions de l’organisation.

Vous êtes pour une libre circulation mais atténuée en quelque sorte. Est-ce bien réalisable?

Tout le monde commence par être pour la libre circulation. Puis quand on entre dans le détail, on se rend compte que cela provoque un tas de problèmes – les faux indépendants, le dumping salarial... Il faut continuer la voie bilatérale avec l’Union européenne, mais quand vous avez fait un accord, après dix ans les circonstances changent et certaines choses doivent être rediscutées. Et puis, même si je ne suis pas écolo, quand on me dit qu’il y aura peut-être dix millions d’habitants en 2045 en Suisse, ça m’interpelle.

Rediscuter les accords avec l’Union mais en mettant quoi dans la balance?

Toutes sortes de choses. Les 250 000 frontaliers qui viennent tous les jours travailler en Suisse. Les entreprises suisses qui ont 1,2 million de postes de travail dans l’Union européenne. Une balance commerciale déficitaire de 21 milliards…

Faites-vous partie de ceux qui jugent la mondialisation globalement positive?

Ni positive ni négative. L’évolution des transports et des télécommunications fait qu’on l’a, cette mondialisation, et avec, une certaine répartition du travail suivant les caractéristiques des différents pays. On n’en est pas à l’économie planifiée des pays de l’Est, quand l’URSS décidait que la RDA faisait les tracteurs, la Pologne ci et la Bulgarie ça, mais la globalisation amène quand même une certaine spécialisation et un déplacement des productions dans les pays à bas salaires.

Les atouts de la Suisse dans ce contexte?

Nous sommes un petit pays, ce qui nous permet de nous adapter plus facilement que les grands. Nous avons des finances relativement saines et pratiquement pas de chômage. Une situation qui s’explique par la stabilité politique et une majorité politique qui a défendu une certaine rigueur, avec notamment le frein à l’endettement. Tout cela fait que nous arrivons à nous bagarrer.

Pour les PME suisses, c’est quand même un sacré défit, non?

Dans le génie civil, le gros œuvre du bâtiment, dans les métiers qui nécessitent beaucoup de machines, il n’y a pas tellement de problèmes. Mais c’est vrai qu’il y a des corps de métiers plus susceptibles d’être victimes de la libre circulation. Ceux par exemple où les gens interviennent très peu de temps sur le chantier. Comme les ferrailleurs, les monteurs d’échafaudages, les plâtriers- peintres, qui ont peu d’infrastructures. De même les entreprises de nettoyage qui arrivent avec un fourgon, quatre bidons, cinq balais.

La fiscalité des entreprises en Suisse, vous la jugeriez comment? Généreuse, équitable, trop lourde?

Globalement acceptable, en comparaison internationale. Même s’il existe d’importantes disparités entre les cantons.

L’augmentation des taxes sans transparence est un problème grave.

Ce qui pose des problèmes, non?

Non. Je suis pour la concurrence fiscale. Quand vous faites une unification des impôts, ce n’est jamais par le bas. Mais nous avons encore dans ce domaine un problème grave: une augmentation continuelle des taxes et autres redevances, sur lesquelles nous n’arrivons à obtenir aucune transparence. Taxes sur l’électricité, taxes poids lourds, etc. Je suis en train de me battre en ville de Bulle contre des taxes sur l’épuration des eaux. Si on a pour chaque charge de l’Etat une taxe spécifique affectée, alors on devrait supprimer les impôts...

Vous estimez que la décision du Conseil fédéral concernant la sortie du nucléaire n’est pas définitive. Pourquoi ça?

C’est une décision bâclée, prise à but électoraliste. On n’a toujours pas dit comment on allait remplacer l’électricité provenant du nucléaire ni à quel prix. Et puis la plupart des gens mélangent consommation d’énergie et consommation d’électricité. L’électricité c’est à peu près 40% de la consommation d’énergie. Le gros paquet, c’est l’énergie fossile. Je crois qu’on arrivera à baisser la consommation générale d’énergie. Sauf que ça va faire automatiquement grimper la consommation d’électricité. Quand vous remplacez un chauffage à mazout par une pompe à chaleur, quand vous transférez le transport de marchandise de la route au rail, quand vous faites rouler des trains à 200 à l’heure dans le tunnel du Gothard, vous augmentez la consommation d’électricité. Il y a là un phénomène qu’on sous-estime. On nous dit «assainissement énergétique des bâtiments». C’est vrai que les maisons modernes consomment beaucoup moins d’énergie. Mais vous économisez du mazout, pas de l’électricité.

Que vous ont apporté vos candidatures au Conseil fédéral?

Sans elles, je ne serais probablement pas président de l’USAM. Ça m’a donné une certaine notoriété en Suisse alémanique. C’est peut-être en partie ce qui a fait la différence avec mon concurrent Jean-René Fournier. Avec le fait que je sois un véritable entrepreneur.

Que représentent pour vous vos origines gruériennes?

Quand je suis à Fribourg, je suis Gruérien, quand je suis à Berne, je suis Fribourgeois.

C’est quoi la différence?

Comme on dit en Gruyère, de Fribourg, on ne reçoit que la bise et les impôts. Plus sérieusement, longtemps les Gruériens ont été plutôt radicaux et les Fribourgeois PDC. Longtemps aussi la Gruyère n’était pas fribourgeoise. Bulle était rattachée à l’évêque de Lausanne. On a toujours manifesté un peu de résistance. Je me rappelle quand j’allais au collège Saint-Michel, nous étions des cas à part, on nous considérait un peu comme des paysans.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Manuel Zingg