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22 février 2016

Les portes de la lune

A Champéry-Les Crosets (VS), tous les mercredis, on peut s’adonner aux joies très particulières du ski nocturne. La glisse autrement et en toute liberté.

Champéry-Les Crosets (VS) photo
Le ski nocturne existe depuis au moins vingt ans à Champéry-Les Crosets (VS).

Du vin, du lait, du fromage à raclette, des oignons, des boîtes de sauce tomate, des packs de bière. Tout un garde-manger accompagne le voyageur qui emprunterait à 5 heures du soir la télécabine montant de Champéry (VS) vers Planachaux. Au moment où le commun des mortels, exténués et ravis, se rueraient plutôt, journée de ski faite, vers la cabine descendante.

Sauf que voilà. Cette partie des Portes du Soleil propose chaque mercredi soir la possibilité de goûter à une expérience rafraîchissante: le ski nocturne, sur plusieurs pistes éclairées, côté Planachaux et côté Crosets, deux télésièges de six et huit places assurant les remontées.

Dans la cabine, trois autres kamikazes seulement, amateurs présumés de glisse sous la lune. Plus donc une palette de denrées destinées aux restaurants d’altitude. On pourrait se croire tôt le matin, tant l’atmosphère est feutrée et la lumière rosée sur les cimes. Impression bientôt balayée par une purée de pois qui fait tout disparaître, puis la nuit qui déjà finit par mettre d’accord chien et loup.

Francis Perrin, responsable de la sécurité des pistes de Champéry- Les Crosets (VS).

«Le ski nocturne, cela fait au moins vingt ans que ça existe chez nous», explique Francis Perrin, responsable de la sécurité des pistes de Champéry-Les Crosets (VS). Au début, c’était surtout les gens de la région qui profitaient de l’aubaine. Remplacés aujourd’hui plutôt par «les vacanciers qui occupent les chalets de groupe entre Planachaux et Les Crosets. Ils rentrent en fin de journée pour se restaurer et ressortent vers 18 heures pour skier. Le soir, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire, ils en profitent, ils ne sont là que pour une semaine.»

L’activité, qui a été rentable pour la station, ne l’est plus vraiment, explique Francis Perrin, mais c’est un plus pour les locataires des chalets.»

D'autres en profitent pour des sorties particulières, comme ce soir les cinquante moniteurs de l’école de ski de Champéry (VS) qui font un peu de ski nocturne avant de se retrouver dans un restaurant sur les pistes pour un repas ensemble. «Comme le restaurant se trouve hors du secteur nocturne, nous leur ouvrons spécialement un téléski pour qu’ils puissent remonter prendre la dernière télécabine à 21 h 15. C’est le genre de choses que nous pouvons organiser à la demande.»

Sous un clair de lune féerique

Concernant les consignes de sécurité particulières au ski nocturne, Francis Perrin précisera qu’il «faut faire un peu plus attention au niveau visibilité, les bosses sont moins apparentes que la journée». Expérience faite après une ou deux descentes, on dira qu’en revanche, si la lune éclaire bien le parcours, aidée certes par l’apport de puissants projecteurs, elle n’éblouira au moins pas le skieur comme le soleil.

Au loin, sur les pentes, de tous côtés, on pourra admirer un ballet de lumières mouvantes, celles des dameuses, à l’œuvre depuis 5 heures du soir et qui préparent d’abord le secteur non éclairé, puis termineront leur besogne au-delà de minuit.

Si le jour dédié au ski nocturne à Champéry-Les Crosets est bien le mercredi, il est également possible d’en avoir un petit avant-goût le samedi, les installations prolongeant leur ouverture ce soir-là jusqu’à 19 heures. «Juste pour que les gens ne soient pas stressés et pour que nous n’ayons pas besoin d’aller dans les restaurants pour rappeler aux clients que la dernière benne est à 5 h 30 comme c’est le cas en semaine. Comme ça, le samedi, ça “débourre” tranquillement.» Pas de risque en tout cas le mercredi non plus de se retrouver abandonné seul dans la nuit au milieu des sapins après avoir raté le dernier télésiège.

On éteint les lumières d’abord sur Les Crosets, les secouristes descendent, remontent avec le dernier siège, jusqu’à la télécabine et puis font la même chose côté Planachaux. La dernière télécabine ne redescend sur Champéry (VS) que lorsque les secouristes sont là.»

La première impression, skis aux pieds, est celle d’évoluer dans un décor irréel, totalement nouveau, sous un ciel tantôt noir, tantôt bleu foncé, avec des pans de brume rajoutant çà et là une bonne couche de mystère supplémentaire. Le froid ne se fait pas sentir, hormis peut-être lors des dernières remontées en télésiège peu avant 21 heures. Mais ce qui domine, c’est une grande sensation de liberté, sur des pistes évidemment beaucoup moins fréquentées que la journée et qui vous laissent le sentiment de les avoir rien que pour vous, ou presque.

Les parcours en télésiège multiplaces sont l’occasion d’échanger quelques impressions. «Ce que j’apprécie vraiment dans le ski nocturne, explique Thierry, venu d’Aigle (VD) après son travail, c’est que les gens qui sont sur les pistes à ces heures-là font partie de ceux qui aiment réellement le ski.

Pas de mauvais skieurs qui encombrent le parcours, qui vous engueulent parce que vous les avez bousculés.»

Denise, une Montheysanne quadragénaire, raconte que son moment préféré dans le ski nocturne, c’est peut-être la tombée du jour. «En fait, ce n’est pas vraiment la nuit, parce qu’il y a les projecteurs et la lune qui est forte ce soir, et tu es toujours un peu entre deux, ça donne une lumière vraiment magique, quand on lève la tête, c’est une vraie féerie. Bon, il ne faut juste pas oublier de bien s’habiller.»

Aux Crosets, en compagnie de Francis Perrin, on s’arrête un instant saluer, dans la jolie cabane qu’ils occupent en bordure de pistes, l’équipe de secouristes de service ce soir-là. Quelques politesses échangées plus tard, on ressaute sur ses skis, on reprend le télésiège. La magie continue jusqu’au bout. Le retour dans la dernière cabine qui redescend vers Champéry (VS) permet de fendre la nuit et une luminosité toujours plus irréelle. Et de se dire que le téléphérique, c’est quand même bien plus beau à ces heures-là. L’habitacle cette fois se trouve bondé. Les skieurs ont mis de la musique, ça danse et ça chante au son des Cranberries. This is the day. Tout à fait, Dolores.

Texte © Migros Magazine – Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Isabelle Favre