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10 avril 2012

Les requins et les glandeurs

Martina Chyba nous décrit le joli petit monde du travail, où tout n'est que brutalité et langage entrepreneurial.

Martina Chyba
Martina Chyba

Tous les témoignages concordent: le monde merveilleux de l’entreprise est de plus en plus merveilleux. On pensait avoir touché le fond, eh bien non, on creuse.

D’abord, il y a désormais une bureaucratie qui donne envie de demander l’asile politique à l’Union soviétique des années 70. Le nombre de formulaires à remplir est proportionnel au nombre de sous-chefs, au nombre de séances et au nombre d’emmerdements informatiques (dire que les nouvelles technologies devaient nous simplifier la vie hahahaha. Pardon, c’est nerveux), et inversement proportionnel au nombre d’augmentations de salaire que vous avez eues ces vingt-cinq dernières années.

Ensuite il y a le langage. Oui, dans les entreprises on ne parle plus français. Et ce n’est pas vraiment de l’anglais non plus. Il s’agit d’un novlangue entrepreneurial consistant à dire les choses simples de manière compliquée. Par exemple le service immobilier s’appelle désormais Facility Management, «efficace» se dit «efficient», «avoir un effet» se dit «impacter», et j’en passe et des plus grotesques. Accessoirement, il faut aussi placer au minimum trois acronymes par phrase: quand tu auras fait ta GDI (Gestion des Dépannages Informatiques) il faudra revoir la DHG (Dotation Horaire Globale) avec la DRH (Direction des Ressources Humaines).

Et ne cherchez pas quelques (organi)grammes de douceur dans ce monde de brutes. Il n’y a que les requins et les glandeurs qui y survivent. Les requins vous connaissez: ceux qui vous écrasent sur le passage piéton pour avoir votre poste, qui s’approprient vos idées pour les présenter à la direction, qui acceptent les plus basses besognes pourvu que ça grimpe. Les glandeurs vous connaissez aussi: ceux qui surfent à plein temps sur Facebook et payés mieux que vous, ceux qui sont tellement nuls qu’on préfère les payer au prix fort à rien faire, et ceux qui construisent leur piscine à coups de notes de frais bidon.

Et les bons petits soldats qui font chrétiennement tout comme il faut? Mmmh? Allez, on va le dire en nov­langue. Ils font un burn-out, ils finissent HS et l’entreprise les envoie un jour «relever de nouveaux défis».

Nos chroniqueurs sont nos hôtes. Leurs opinions ne reflètent pas forcément celles de la rédaction.

Auteur: Martina Chyba