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3 février 2014

Les Russes de Suisse à l’heure olympique

Ils ont quitté leur terre natale pour venir s’établir en Helvétie. Par amour ou pour raisons professionnelles. Ils nous parlent de leur vision de la Confédération, de leur patrie et des JO de Sotchi, bien sûr.

Alina Babbar, vit en Suisse depuis douze ans. Elle tient à une boutique d'objets artisanaux indiens à Lausanne.
Alina Babbar, vit en Suisse depuis douze ans. Elle tient à une boutique d'objets artisanaux indiens à Lausanne.

Ils ne circulent pas au volant de grosses cylindrées, n’ont pas de millions issus de l’industrie gazière à déposer dans les coffres des banques suisses et ne fréquentent pas les stations de ski huppées. Qui sont donc ces Russes qui vivent si discrètement sous nos fenêtres qu’on ne les remarque pas? Des hommes et des femmes venus des quatre coins du plus vaste pays du monde ou des anciens Etats satellites de l’ex-Union soviétique. Des hommes et des femmes issus pour la plupart de ce que l’on pourrait appeler la classe moyenne. Et qui ont décidé de tout quitter pour venir s’établir en Suisse par amour ou pour des raisons professionnelles.

Environ 13 500 Russes en Suisse

Tout doucement, ils tracent leur chemin dans cette Suisse où ils ont désormais leur vie. L’Office fédéral de la statistique estime leur nombre à 13 500. La plupart sont établis entre Zurich, Genève et Lausanne et sont arrivés durant la dernière décennie. Une petite communauté dont les membres se rassemblent peu à peu afin de faire vivre leur culture au-delà des frontières. A l’image de Léman Russe , association à but non lucratif, fondée en 2009 à Lausanne et qui propose des cours de danse, de chant et diverses conférences en lien avec la Russie. Récemment, une école de russe est née face à la demande: «De nombreux parents nous ont fait remarquer que si l’offre ne manquait pas pour les adultes, il n’existait pas grand-chose pour les enfants, raconte Ludmila Bovard, présidente de la fondation. Les écoles privées qui proposent des cours de russe sont souvent très chères et nous avons donc décidé d’offrir des cours de langue et de littérature à des prix accessibles.»

Encore discrète, la petite communauté russe risque de se retrouver sur le devant de la scène ces prochaines semaines, JO de Sotchi obligent. Léman Russe organise plusieurs journées thématiques au Musée olympique à Lausanne dédiées à la culture, la cuisine, la littérature et l’artisanat russe. En attendant la grand-messe olympique, Migros Magazine est allé à la rencontre de ces Russes de Suisse.

«Chez nous, tout vient du cœur»

Alina Babbar, vit en Suisse depuis douze ans.

Alina Babbar: «Si on fait abstraction de la situation politique, accueillir les JO est une bonne chose pour la Russie.»
Alina Babbar: «Si on fait abstraction de la situation politique, accueillir les JO est une bonne chose pour la Russie.»

«Les JO de Sotchi? Disons qu’accueillir des olympiades est une vitrine pour chaque pays. Alors, bien sûr, si on fait abstraction de la situation politique, c’est une bonne chose pour la Russie.» Derrière le comptoir de Classic India , sa petite boutique-vitrine lausannoise de la rue de Bourg où textiles et objets artisanaux indiens réchauffent de leurs couleurs l’atmosphère hivernale, Alina se replonge dans ses souvenirs. De sa voix douce, cette jeune femme aux yeux noirs et rieurs nous raconte comment, un beau jour de 2001, elle a débarqué sur les rives du Léman par amour d’un Suisse rencontré à Moscou.

Mariée et maman d’un petit garçon, elle se souvient en rigolant de ses premiers pas dans ce monde si différent du sien.

Au début, j’étais un peu perdue; je ne savais par exemple pas comment monter dans un train, car j’ignorais qu’il fallait appuyer sur un bouton pour ouvrir les portes! En Russie, rien de tout cela n’était encore automatisé.

Idem pour les tickets de parking, les légumes à peser au supermarché. Choc culturel, mais aussi esthétique face à cette nature «tellement belle» et si différente. «La première fois que je suis allée à Gstaad en hiver et que j’ai vu ces montagnes enneigées, j’ai poussé un grand: «Waouh!»

De sa Russie natale, Alina garde le souvenir d’un pays «magnifique» fait de contrastes, d’extrêmes, voire de démesure: «C’est l’âme russe: chez nous tout vient du cœur. Les gens peuvent paraître froids au premier abord, mais ils sont d’une générosité sans limite une fois qu’ils vous ont ouvert leur porte. Les Russes adorent la Russie et en même temps la détestent. Cette ambivalence est présente en chacun de nous. On aime notre poésie, notre littérature, chanter, la nature, manger des chachliks (ndlr.: des brochettes d’origine caucasienne), boire le thé le soir en famille et avec les amis. Mais on déteste l’Etat et la police. Nous n’avons aucune confiance en eux. En Suisse, les lois sont au-dessus des gens alors qu’en Russie, c’est l’inverse. On vient d’en avoir un exemple avec la libération de l’ex-oligarque Mikhaïl Khodorkovski. Vladimir Poutine l’a emprisonné sans preuve et le libère de manière tout aussi arbitraire. Il se comporte comme un tsar qui a le droit de vie et de mort sur ses sujets.»

Aujourd’hui encore la jeune femme dit avoir en elle cette crainte des représentants de l’ordre:

J’ai toujours peur d’avoir fait quelque chose de faux et j’essaie de tout faire parfaitement juste pour ne pas me sentir coupable. J’ai grandi sous l’ère soviétique; il est difficile de s’affranchir de cette mentalité d’esclave que l’on nous a inculquée.

«Les Russes ne sont pas des ours»

Galina et Dmitri Kouznetsov, vivent en Suisse depuis respectivement huit et quinze ans.

Galina et Dmitri Kouznetsov, vivent en Suisse depuis respectivement huit et quinze ans
Dmitri Kouznetsov: «L’événement devrait favoriser l’amitié entre les peuples.»

Lui est arrivé en Suisse motivé «par la possibilité de toucher un salaire conforme aux efforts fournis». Chercheur scientifique, Dmitri Kouznetsov gagnait en Russie «environ 30 dollars par mois». Il trouvera facilement un emploi, qu’il occupe toujours, à l’Institut suisse de bioinformatique , sa spécialité. En plus il aime beaucoup les montagnes, qu’il photographie avec passion.

Pendant ce temps-là en Russie, à Ivanovo, une jeune femme prénommée Galina découvre sur internet les photos de montagnes justement de Dmitri, qu’elle trouve exceptionnelles. Elle lui écrit. Le contact s’établit. Lui se rend à Ivanovo, épouse Galina et la ramène en Suisse.

Parlant un peu d’allemand, Dmitri pensait n’avoir pas de problème de langue en s’installant dans une Confédération qu’il imagine très germanique:

Mais quand je suis arrivé dans le canton de Vaud, ma surprise a été grande de constater que personne ne voulait parler allemand.

La pression immobilière poussera le couple jusqu’en Valais, dans la riante bourgade de Saint-Maurice, où ils se sentent «de mieux en mieux»: «Mais je ne suis pas un Russe normal, explique Dmitri, je n’ai pas besoin de boire beaucoup de vodka, pas besoin de traverser la rue au rouge, je respecte les lois.» D’ailleurs, «ses amis le trouvent plus suisse que les Suisses», raconte Galina qui, de son côté, a poussé l’intégration jusqu’à devenir membre d’une «Société des peintres de montagne» Le site des époux Kouznetsov . Et surtout à se mettre au ski alpin qu’elle n’avait jamais pratiqué avant. Au point même de participer à des compétitions amateurs et de collectionner coupes et médailles.

En 2014, qui dit ski, dit Sotchi. «Une très bonne chose pour la Russie et la région», ces jeux, qui ont permis de «construire des infrastructures, très mauvaises jusque-là: vieilles installations, maisons près de tomber en ruine, etc.» Autre avantage du grand raout olympique selon Dmitri: améliorer l’image d’une Russie «toujours considérée comme un Etat autoritaire chez vous. Ces jeux seront l’occasion pour les gens du monde entier de constater que les Russes ne sont pas des ours.» Bref l’événement devrait favoriser «l’amitié entre les peuples».

Quant à la mauvaise réputation de Poutine en Occident, Dmitri et Galina restent de marbre:

Les Européens aiment toujours donner des leçons de démocratie, mais aujourd’hui finalement la Russie s’est trouvé un bon tsar, qui agit dans l’intérêt de la nation. On a vu sous Eltsine que les démocrates étaient capables de promettre beaucoup, mais tout ce qu’ils ont fait, c’est se remplir les poches et disparaître.

© Migros Magazine – Viviane Menétrey et Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet,
Viviane Menétrey