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14 septembre 2015

Les Suisses favorables à l’adoption pour tous?

Alors que l’initiative pour le mariage égalitaire vient de franchir un pas supplémentaire sous la Coupole fédérale, un récent sondage a révélé que l’idée de l’homoparentalitéfait également son chemin dans la mentalité des Helvètes.

Deux gays et un bébé photo
Un récent sondage a révélé qu’une large majorité des Helvètes étaient favorables à l’adoption par les couples gays et lesbiens. (Photo: Keystone)

Moins conservatrice qu’on ne le croit, la Suisse? Un récent sondage a révélé qu’une large majorité des Helvètes étaient favorables à l’adoption par les couples gays et lesbiens: 58,3% d’entre eux souhaiteraient même une similitude de traitement entre parents hétéro- et homosexuels.

Bonne nouvelle donc pour la communauté arc-en-ciel! D’autant que la bataille pour leurs droits semble bien engagée, puisque l’initiative des Vert’libéraux pour le mariage égalitaire a franchi début septembre un nouveau pas symbolique en obtenant le feu vert du Conseil des Etats. Ne lui reste plus qu’à emporter l’approbation du peuple en votation. Le Conseil fédéral a également approuvé le projet de loi permettant aux personnes liées par un partenariat enregistré d’adopter l’enfant de leur partenaire.

En revanche, en ce qui concerne le droit à l’adoption plénière pour les couples de même sexe, la Suisse ne semble pas près de suivre l’exemple de sa voisine hexagonale. A noter que de nombreux pays européens, tels que le Royaume-Uni et l’Allemagne, ont déjà sauté le pas, de même que, entre autres, l’Argentine et l’Afrique du Sud.

Quant à la procréation médicalement assistée, le tabou qui l’entoure reste tenace en Suisse, même si plusieurs parlementaires dénoncent la politique de l’autruche menée par notre pays, qui semble vouloir ignorer le nombre croissant de couples homosexuels se rendant à l’étranger pour y avoir recours. Les mentalités évoluent certes, mais le combat pour l’égalité n’est pas encore gagné...

«L’image de la famille traditionnelle a encore la vie dure»

Marta Roca Escoda, docteur en sociologie à l’Université de Lausanne (UNIL)

Une majorité de Suisses seraient favorables à l’adoption par les couples gays et lesbiens. Un signe que les mentalités évoluent?

Même si je me méfie de ce genre de sondages – ils sont davantage à considérer comme une prise de température que comme une réalité – il est vrai que la perception de la figure de l’homosexuel a énormément évolué dans les pays occidentaux, et ce, depuis les années 80. Bien sûr, on sera toujours confronté ici et là à des discours réactionnaires, mais ils restent minoritaires. Cela dit, en ce qui concerne l’homoparentalité, je pense que l’image de la famille traditionnelle, avec des parents hétéro – et de préférence mariés – a encore la vie dure.

En termes de droits également, la Suisse a encore de nombreux progrès en faire…

Certaines nations européennes, comme l’Espagne, la Belgique ou encore les pays scandinaves, ont en effet déjà sauté le pas en matière de mariage et d’adoption. Là-bas, la reconnaissance des homosexuels est passée par la législation, et c’est à travers ces nouvelles lois que l’opinion publique a évolué. Aujourd’hui, même si la discrimination n’a pas encore complètement disparu en Espagne, l’homoparentalité y est généralement bien acceptée au niveau social. Ces pays ont su faire preuve de pragmatisme juridique.

De pragmatisme?

Oui. Qu’elles soient reconnues ou non juridiquement, les familles arc-en-ciel existent bel et bien. En leur accordant des droits, on agit dans les meilleurs intérêts de l’enfant. Et c’est faire preuve d’hypocrisie politique que de les ignorer. Même en Suisse, alors qu’on sait que de nombreux couples lesbiens se rendent à l’étranger pour avoir recours à la procréation médicalement assistée, la loi continue à ne reconnaître qu’un seul des deux parents. Une mise à jour s’impose donc.

Comment expliquer ce retard juridique?

La question de filiation a longtemps été exclue du débat dans notre pays. Appliquant la logique des petits pas, les associations de défense des homosexuels n’ont elles-mêmes revendiqué que tardivement le droit à la parentalité. Et puis, il s’agit davantage d’une thématique abordée par la communauté lesbienne. Or, jusqu’à récemment, ce sont les gays qui occupaient le devant de la scène.

Vous parliez de procréation médicalement assistée: une piste à privilégier selon vous par rapport à l’adoption?

Oui. Bien sûr, par esprit de justice, les couples gays et lesbiens devraient pouvoir bénéficier des mêmes droits en matière d’adoption que les couples hétéro. Mais même si c’était le cas, leurs chances de se voir confier un enfant seraient restreintes, la législation du pays d’origine du petit entrant aussi en ligne de compte. Je pense donc en effet qu’il serait plus judicieux de chercher du côté de la procréation médicalement assistée.

Que répondez-vous alors à ceux qui disent qu’il faut laisser faire la nature? Que celle-ci n’a pas prévu que les couples de même sexe puissent procréer?

Si l’on suit ce raisonnement, les couples hétéro souffrant de troubles de la fertilité ne devraient pas avoir d’enfants non plus. Or, de plus en plus d’entre eux ont recours à l’aide de la médecine. Quant aux études scientifiques visant à déterminer le bien-être des enfants grandissant dans une famille arc-en-ciel, elles ont tendance à se contredire. D’ailleurs, certaines sont subventionnées par l’Eglise ou les milieux conservateurs et sont donc biaisées. Et puis, le chemin à parcourir est tellement long et difficile pour les couples gays et lesbiens qui désirent devenir parents que leur décision est en général mûrement réfléchie. Leur démarche n’est pas entreprise à la légère.

Auteur: Tania Araman