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24 octobre 2011

Les Suisses, pros de l’innovation

Nos concitoyens ne manquent pas d’idées: plusieurs d’entre eux caracolent en tête des classements consacrant la créativité. Quelques exemples.

Yan Berchten, aux côtés de son airbag antiavalanches.

En matière d’innovation, nous sommes les meilleurs. Rien que ça. Mi-octobre, c’est la Fondation Deutsche Telekom qui a distingué la Suisse parmi 26 pays industrialisés. Quelques mois plus tôt, l’Indice mondial de l’innovation l’a hissée à la tête de 125 économies. Enfin, l’année dernière, le Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich tirait la même conclusion.

En plus, la Suisse fait partie des pays déposant le plus de demandes de brevet par habitant. En 2010, presque 10 000 requêtes ont été envoyées à l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle (IPI) et de l’Office européen des brevets. A la fin de l’année, plus de 90 000 brevets étaient en vigueur, tandis que plus de 41000nouveaux brevets prenaient effet dans notre pays.

Comment expliquer une telle inventivité? «Comme la Suisse ne dispose que de très peu de matières premières, elle s’est spécialisée dans leur raffinage en des produits sophistiqués, ce qui nécessite une capacité d’innovation élevée et soutenue», explique Theodor Nyfeler, adjoint du chef de la section des brevets à l’IPI.Mais encore: «Le système politique stable, l’économie libérale et le système juridique efficace comprenant la protection de la propriété intellectuelle, encouragent les entreprises et les particuliers à se montrer innovants.»

Invention ne rime pas toujours avec commercialisation

Chercheur au KOF, Martin Wörter cite par ailleurs la qualité des hautes écoles, la présence de personnel qualifié, les bonnes conditions générales d’entrepreneurship, ainsi que l’économie nationale facilitant les exportations. L’étude menée sur mandat du Secrétariat d’Etat à l’économie auprès d’un panel de 6000 entreprises suisses a montré qu’elles étaient à la pointe des domaines high-tech (chimie, pharma, électronique, construction de machines, instruments médicaux, technique) en comparaison internationale.

Les Suisses ne manquent pas d'idées.(getty images)
Les Suisses ne manquent pas d'idées.(getty images)

Les banques devraient faire davantage d'efforts.

Si les Suisses sont de grands inventeurs, la commercialisation de leurs produits ressemble parfois au parcours du combattant. «Les banques devraient faire davantage d’efforts», estime Michaël Grätzel, professeur à l’EPFL et inventeur d’une cellule solaire. «Le gouvernement pourrait aider les inventeurs. Aux Etats-Unis, par exemple, il existe un prêt pour les petites entreprises», dit le professeur qui reconnaît bénéficier, lui, d’une situation privilégiée.

Père de la capsule à café, Eric Favre soulève une autre difficulté: la taille du pays. «Il est plus difficile d’inventer, car le confinement – dû au nombre de personnes et à la présence des grands laboratoires – empêche de créer librement.» Ce fils d’inventeur, qui estime que la créativité ne s’apprend pas, qu’elle n’est pas innée mais se transmet par contact, a raconté son aventure dans un livre (pas encore paru): Comment faire autre chose que du miel dans une ruche sans se faire piquer. Un titre qui en dit long.

Michaël Grätzel et ses cellules, ou le sac à dos pour recharger les appareils électriques (EPFL)

Professeur de chimie à l’EPFL et responsable du Laboratoire de photonique et interfaces, Michaël Grätzel a, avec son équipe, déposé une cinquantaine de brevets. L’un d’eux protège une cellule solaire, connue des profanes sous le nom de cellule Grätzel. Sa particularité? Etre totalement indifférente à l’angle d’incidence de la lumière. Si elle offre un rendement moins bon qu’une cellule traditionnelle, elle est par contre beaucoup plus efficace par temps couvert. Surtout, elle est souple. L’entreprise G24 Innovations commercialise d’ailleurs un sac à dos – le Graetzel solar bag – doté de cellules solaires permettant de charger ses appareils électroniques n’importe où. Les applications ne se limitent pas au sac à dos. On trouve un clavier d’ordinateur également doté de cellules solaires. A plus large échelle, elles peuvent être utilisées dans la construction, comme vitres, puisque contrairement à des panneaux solaires classiques, elles ne doivent pas être placées selon l’orientation du soleil. Autres atouts: le coût est peu élevé, car la cellule est fabriquée à partir d’un colorant industriel. Enfin, elle a une faible empreinte écologique. En moins d’une année, la cellule a produit plus d’énergie qu’il n’en a été nécessaire pour la fabriquer.

L’innovation qui sauve des vies

L’airbag pour protéger les skieurs contre les avalanches de la firme Snowpulse a été distingué en 2007 par le Prix de la Fondation de Vigier. Une reconnaissance importante: «Elle nous a donné de la crédibilité, de la visibilité et surtout 100 000 francs qui nous ont permis de payer notre première production», explique Yan Berchten, ingénieur industriel et sportif accompli. Avec la prochaine saison, le concepteur estime qu’environ 20 000 pièces de l’airbag valaisan auront été vendues en Suisse et à l’étranger. Au début, seuls les deux capitaines Yan Berchten et Pierre-Yves Guernier tenaient le gouvernail de Snowpulse, Aujourd’hui la société Mammut chapeaute la marque. De quoi lui donner plus de visibilité.

Ménagère des années 1950 avec un Bamix (photo: Bamix)
Le Bamix, l'article de la ménagère moderne des années 1950. (Photo: Bamix)

Bamix: la classe mondiale

En 1950, le Vaudois Roger Perrinjaquet invente un tout nouveau type d’appareil ménager portatif, qu’il baptise Bamix en contractant les mots «battre» et «mixer». En 1954, il vend les droits du brevet à ESGE, une entreprise allemande (avant de repasser en mains suisses par la suite), qui fabrique les premiers mixeurs-plongeurs. Ils sont présentés l’année suivante à la Foire internationale de Hanovre (D). Peu à peu, le produit, vendu sous le nom de Zauberstab en Allemagne, est présenté dans des foires d’autres pays. Car c’est une des recettes du succès de ce produit: montrer comment il fonctionne. De la Corée à la Norvège, de l’Australie au Chili, le Bamix est aujourd’hui utilisé par 11 millions de ménages. Tel est le parcours étonnant d’un appareil «made in Switzerland» qui a rencontré un succès phénoménal, alors que la stratégie de l’entreprise n’a longtemps misé que sur un seul type d’appareil. Avec succès: en 2010, environ 35 000 articles ont été vendus en Suisse et près de 400 000 dans le monde.

Auteur: Laurence Caille

Photographe: Catherine Leutenegger