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27 février 2017

Les Suisses sont-ils des fanatiques du scalpel?

A l’échelle internationale, notre pays semble particulièrement friand d’interventions chirurgicales. Certaines d’entre elles pourraient-elles être évitées? Afin de répondre à cette question, les chirurgiens suisses planchent sur un contrôle qualité de leur discipline.

En Suisse, plus de 40% des personnes hospitalisées chaque année subissent une intervention chirurgicale. (Photo: Keystone)

Le débat n’est pas nouveau: en Suisse, on opère trop. Ou du moins davantage que dans d’autres pays. Sur plus d’un million de personnes hospitalisées chaque année dans l’un des 285 hôpitaux ou maisons de naissance helvètes, plus de 40% subissent une intervention chirurgicale. Parmi les plus «prisées», les implantations de prothèse de la hanche et du genou.

Quand on sait que près de la moitié de ces opérations concernent les 70 ans et plus, on est en droit de se demander si l’intérêt du patient a vraiment été pris en considération... Est-il vraiment judicieux d’opérer une vieille dame de passé 90 ans, alors que sa mobilité est de toute façon réduite? Son confort s’en trouvera-t-il vraiment amélioré? Difficile de juger de l’extérieur de l’utilité ou non d’une intervention.

Afin de pouvoir répondre de manière plus précise à ces questions, les chirurgiens suisses ont mis sur pied un groupe de travail, visant à établir un contrôle qualité pour leur discipline, ainsi que le rapportait la semaine dernière le quotidien 20 minutes. Indice de satisfaction du patient, complications éventuelles, taux de survie à 6 mois, 1 an ou 5 ans, autant de critères – et bien d’autres encore – qui seront évalués et enregistrés pour chaque opération. Luzi Rageth, responsable du groupe de travail, évoque également l’importance du deuxième avis médical.

Baptisé meinezweitmeinung.ch, un site internet offre d’ailleurs la possibilité aux patients de demander une seconde opinion, afin qu’ils puissent prendre leur décision en toute connaissance de cause.

«Il n’est pas dans l’intérêt d’un chirurgien d’opérer sans véritable indication»

Dr Frédéric Dubas, secrétaire général de la Société suisse de chirurgie (SSC).

Les chirurgiens suisses ont-ils vraiment tendance à sortir trop rapidement leur bistouri?

Il est très difficile de répondre à cette question. Il est vrai que, par comparaison internationale, nous opérons plus fréquemment en Suisse qu’ailleurs. Mais il ne faut pas perdre de vue que notre système de santé est extrêmement performant. Les patients deviennent donc plus exigeants: pourquoi refuseraient-ils une intervention chirurgicale qui assurerait leur guérison, leur survie, ou même qui leur permettrait d’améliorer leur bien-être?

N’y a-t-il donc jamais d’abus de la part des chirurgiens?

Comme dans toute profession, certains praticiens font passer leur propre intérêt, souvent financier, avant celui du patient. D’autres, pour que leur établissement soit reconnu comme centre spécialisé dans un type précis de chirurgie, ont pu avoir tendance à augmenter le nombre d’interventions et ont joué avec les indications opératoires. Mais cela reste exceptionnel. Un chirurgien engage sa responsabilité avant, pendant et après l’opération. Dans son subconscient, il se pose toujours la question: et si ça ne se passait pas bien? Il n’est donc pas dans son intérêt d’opérer sans véritable indication.

Pourquoi alors cette impression tenace que beaucoup d’interventions ne sont pas indispensables?

Ce reproche concerne davantage les opérations dites de confort que celles de «survie». On peut vivre avec une arthrose de la hanche, mais une appendicite aiguë non traitée peut avoir une issue fatale. Or, la Suisse dispose d’énormément d’appareils de radiologie et de laboratoires très performants, en comparaison avec d’autres pays. Nous sommes donc en mesure de diagnostiquer des lésions qui pourraient passer inaperçues ailleurs. Admettons que l’on décèle une déchirure du ménisque du genou: en principe, on l’opérera pour soulager le patient. Après, il est possible que le problème ne soit pas réglé par l’intervention. C’est dans ce genre de cas qu’il est important de discuter de l’utilité ou non d’une opération.

Nous posons également en Suisse beaucoup de prothèses de la hanche et du genou. Trop?

On peut en effet se demander s’il est vraiment justifié de poser une prothèse de la hanche à une vieille dame de 85 ans, placée en EMS, qui est assise la majeure partie de sa journée. Mais peut-être souffre-t-elle le martyre même en se tournant dans son lit. Notre système de santé permet de la soulager. Dans ce genre de situations, la question de l’intervention chirurgicale peut survenir, et il s’agit de peser le pour et le contre.

Faudrait-il systématiquement demander une seconde opinion avant de se lancer dans une opération?

Cela dépend. Pour un cas simple, comme une hernie inguinale, une fois le diagnostic est posé, il n’y a pas à tourner autour du pot: l’intervention est le meilleur moyen de soulager le patient. Dans les cas plus complexes, ou au moindre doute, j’envoyais pour ma part systématiquement mes patients chez un confrère afin d’obtenir un deuxième avis. C’est un bon moyen de confirmer l’indication opératoire et peut-être de limiter le nombre d’opérations.

Toutes ces interventions pèsent lourd sur le budget de la santé. Ne faudrait-il pas justement en réduire le nombre, par mesure d’économie?

Etant donné que les abus restent exceptionnels, je ne pense pas qu’il soit judicieux de pointer du doigt notre profession pour limiter les coûts. Il existe d’autres moyens, à commencer par l’introduction d’un dossier électronique pour chaque patient, qui permettrait de centraliser les informations et de ne pas répéter inutilement des examens coûteux. Certains patients ont en effet tendance à faire la tournée des médecins.

Textes: © Migros Magazine | Tania Araman

Auteur: Tania Araman