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19 octobre 2015

«Parfois, je rêve que j’ai plein de pouvoirs»

Malgré leur grand âge, Spiderman, Batman et autres X-Men ont toujours autant la cote auprès des enfants. Grâce à une industrie du cinéma qui a su donner de l’ampleur à leurs pouvoirs, mais aussi grâce à une passion qui se transmet de génération en génération.

Dorian, 10 ans photo
Dorian, 10 ans.

Psssssssiiiit! Waaaaoouhhh! Ze te mets en filets!» L’attaque est en règle. Elle provient d’un justicier masqué de 1 m 10 moulé dans un costume en synthétique bleu et rouge frappé d’une araignée sur le torse. J’ai nommé Spiderman! Face à sa mère restée de marbre, le super-héros en culottes courtes fait demi-tour courant s’attaquer à d’autres «méchants». A suivre…

Vous avez remarqué? Par les temps qui courent, il est devenu presque impossible de sortir sans se casser le nez sur Batman et consorts. Costumes, chaussettes, chaussures, culottes, bonbons, vélos, cartables, les effigies des hommes aux super-pouvoirs sont partout. Adulés par les petits qui adorent se déguiser, les super-héros trustent aussi le cœur des plus grands. S’il n’enfile pas sa cape de Batman, Papa dévore désormais les comics de son enfance avec son fiston, tandis que d’autres collectionnent les figurines. Hollywood l’a bien compris, Batman et ses amis sont un filon en or. De Spiderman à Iron Man en passant par la saga des X-Men, on ne compte plus les remakes et autres «revivals» de ces personnages qui ont fait la gloire des comics américains des années trente et soixante.

Justement, pourquoi un tel engouement pour des vieillards en cape et collants? (Superman, le premier d’entre eux, est né en 1938). Tout simplement parce que les super-héros seraient en réalité plus proches de nous que ne le laisse supposer leur costume. Crise identitaire, choix entre s’impliquer ou rester en retrait du monde, ces surhommes sont assaillis par le doute. Autant de préoccupations qui entrent en résonance avec notre époque désenchantée, note Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs à Yverdon qui a consacré l’année dernière une vaste exposition au sujet.

Fan de comics et auteur de Sociologie des super-héros*, le professeur agrégé de sciences économiques et sociales français Thierry Rogel abonde dans ce sens: «Il n’est pas impossible que les récits de super-héros puissent servir de “marqueur” à un changement social profond, à l’instar du roman populaire du XIXe siècle ou de Don Quichotte considéré comme le premier moderne.» Sans aller jusqu’à parler d’une perte de repères, il évoque un déplacement de ces derniers. Et puis, l’engouement généré par les super-héros n’est pas sans rappeler celui provoqué par Harry Potter ou Le Seigneur des Anneaux et par la «fantasy» en général, poursuit-il. Car, contrairement aux apparences, la majorité des récits de super-héros parlent de magie et pas de science. «La période actuelle étant marquée par une défiance et une inquiétude à l’égard de la science, il n’est pas impossible que la “fantasy” et les films de super-héros offrent une forme de “réenchantement du monde”.»

Plus concrètement, le renouveau des justiciers masqués tient aussi à l’avancée technologique. Débarrassés de leur bulle et de leurs décors en carton-pâte qui les cantonnait à d’inoffensifs bagarreurs, ils déploient désormais leurs super-pouvoirs à grands coups d’effets spéciaux. Même Superman, que l’on croyait définitivement ringardisé, porte beau le costume. Les super-héros sont décidément immortels.

* Disponible sur www.exlibris.ch

«Parfois, je rêve que j'ai plein de pouvoirs»

Dorian, 10 ans

Il arrive en t-shirt Avengers, un sac plein de figurines Lego. En moins de temps qu’il ne faut pour dire Spiderman, Dorian a déployé devant nous une partie de sa collection de super-héros, «ceux que je me suis achetés». Il y a Thor et son marteau, Captain America et son bouclier, Hulk et ses biscoteaux verts, Iron Man, Mystique, Batman... bref, tout le petit monde des Avengers et des X-Men en format de poche.

A 10 ans,le garçon est passé maître en la matière et se montre intarissable sur le sujet. Il faut dire qu’il a de qui tenir: son père et sa sœur aînée lui ont donné le virus. «Ça a commencé quand j’avais 7 ans, je les voyais lire les histoires des 4 Fantastiques et je m’y suis mis, mais je ne comprenais rien du tout.» Un vieux souvenir.

Aujourd’hui, le petit dernier joue dans la cour des grands, invente des histoires, réalise des films avec sa sœur mettant en scène ses héros favoris. «Parfois je rêve que j’ai plein de pouvoirs, c’est pratique pour s’endormir.» Il avoue une préférence pour les X-Men, parmi eux Mystique et sa peau bleue et Polaris, dont il vient de réaliser la figurine à un cours de modelage, «car il y a chez eux des mutations génétiques et ils ont des super-pouvoirs contrairement aux Avengers qui ont des armes.»

Spiderman? Il le trouve «assez fort», mais «ce ne doit pas être très intéressant d’être une araignée». Les Avengers n’ont décidément pas la cote. Son truc, ce serait plutôt «se transformer en n’importe quoi». Ça tombe bien, Monsieur est aussi contorsionniste et apprécie l’infinie souplesse de l’homme élastique des 4 Fantastiques. Pas de costume ni d’accessoires de super-héros dans son dressing, mais il n’exclut pas d’en demander à son papa pour Halloween. «Les griffes de Wolverine, ce serait bien.» Le message est passé.

«Chez nous, c’est plateau-télé devant un film de super-héros»

Eliot, 11 ans

A 11 ans, Eliot a déjà largement dévalisé la collection de comics de son papa. «Cela donne une seconde vie à ces magazines que j’achetais en kiosque quand j’étais ado. Je n’ai jamais pu jeter un livre et ils m’ont donc suivi de déménagement en déménagement. Avant de réintégrer l’appartement», sourit Yan Pauchard, jeune quadragénaire.

Dans cette famille d’Yverdon-les-Bains (VD), les super-héros sont une histoire de garçons. «Moi j’ai déjà suffisamment l’impression d’héroïsme au quotidien», confirme Isabelle, la maman d’Eliot, mais aussi de Tristan, 7 ans, et d’Arthur, 19 mois. Si ce dernier n’a pas encore affirmé son goût pour les X-Men ou Spiderman, son frère aîné et son papa n’oublient jamais d’emporter quelques Strange, Nova ou Titans pour en partager la lecture. «Et il nous arrive souvent de nous préparer un plateau-télé en regardant l’un ou l’autre film de nos héros costumés favoris.»

Pour Yan, le choix est assez large. Tristan, lui, aime beaucoup ses Lego et les héros costumés un peu droits dans leurs bottes à la droiture sans faille comme Cyclope ou Captain America. Eliot, lui, préfère le côté plus torturé et animal de Wolverine. «J’adore son côté invincible et en même temps très torturé, assez sombre.» Un héros un peu en marge, assez indépendant, auquel le jeune garçon s’identifie assez bien. «Mes copains me trouvent parfois un peu bizarre parce que je suis souvent plongé dans cet univers. J’aime aussi beaucoup la science-fiction en général ou l’heroic fantasy.»

Et puis, avec sa grande gueule et ses griffes en adamantium qui jaillissent entre ses phalanges en un éclair, Eliot lui trouve bien plus de classe que ce bon vieux Superman «et son slip au- dessus du collant».

On l’aura compris, chez les Pauchard, Marvel emporte clairement le morceau face à sa vieille maison d’édition rivale DC Comics. Lecteur infatigable, Eliot connaît d’ailleurs par cœur l’histoire de cet éditeur qui, même si cela semble incroyable aujourd’hui, «a failli disparaître avant la déferlante des héros costumés dans les jeux vidéo et le cinéma. Puis sauvé de justesse en misant tout sur une première adaptation cinématographique de Spiderman

En 2014, l’exposition de la Maison d’Ailleurs toute proche a forcément rencontré un grand succès auprès de Yan et Eliot, qui l’ont visitée pas moins d’une dizaine de fois.

«J’aimerais être Spiderman pour aller plus vite à l’école»

Maël, 6 ans et demi

Spiderman. «Parce que je serais plus vite à l’école.» Maël paraît sûr de son choix en tripotant la petite figurine de l’homme araignée. Mais quand sa maman lui fait remarquer qu’en pleine campagne vaudoise, la toile serait moins efficace qu’à New York, le petit garçon hésite. A 6 ans et demi, de toute façon, les coups de cœur vont et viennent. Il y a Hulk, «parce qu’il est si grand et fort que personne ne vient jamais l’embêter». Voire Captain America et Thor, pour le bouclier et le marteau «trop cool». Mais après réflexion, Maël choisit quand même en seconde option «Rocket Raccoon, parce que c’est un petit animal avec comme des fusées dans le dos. Un truc inattendu. Et puis il est mignon mais super fort avec ses deux gros pistolets laser.»

Va pour le raton laveur membre des Gardiens de la Galaxie. Maël Giauque l’a découvert avec son papa l’année dernière au cinéma. A moins que ce ne soit dans l’imposante collection de BD, comics et autres objets dérivés que possède son père. Thierry Giauque alimente sa passion de toujours pour ces univers à travers sa profession, puisqu’il dirige la collection Urban Comics chez Dargaud-Lombard. «Nous avons l’exclusivité francophone sur DC Comics et les catalogues dérivés, dont Vertigo. La disponibilité sur internet, les multiples adaptations sur grand écran et le marketing qui les accompagne amènent naturellement beaucoup de monde à découvrir les séries dessinées.»

Plus jeune, ce quinqua préférait d’ailleurs «l’humanité un peu torturée de Batman» et de plusieurs autres cadors de DC Comics «à la plupart des héros Marvel, trop lisses pour moi». Exception faite de Iron Man, même si l’interprétation cinématographique accentue le côté excentrique de Tony Stark. Et puis surtout Deadpool, le déjanté anti-héros vaguement psychopathe et largement imprévisible. «Un personnage totalement libre, dont on ne sait jamais ce qu’il va réellement faire.» Du coup, Thierry Giauque hésite entre crainte et impatience d’ici à la sortie de son adaptation sur grand écran en février prochain. «Mais les bandes-annonces comme le choix de Ryan Reynolds s’avèrent plutôt rassurants.»

Texte © Migros Magazine – Pierre Léderrey et Viviane Menétrey

Auteur: Pierre Léderrey, Viviane Menétrey

Photographe: Loan Nguyen