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17 octobre 2011

Les têtes réduites

Jean-François Duval a reçu une visite dont il se serait bien passé.

Jean-François Duval
Jean-François Duval, chroniqueur.

Au milieu de la nuit, j’ai reçu la visite de Mme la Maladie d’Alzheimer. Il est vrai que dans la soirée, avec quelques personnes, nous l’avions évoquée autour d’une table. Nous avions tous vu les images récemment diffusées dans les médias, montrant la taille d’un cerveau atteint d’Alzheimer, comparée à celle d’un cerveau normal. Horreur! Le premier ÉTAIT DEUX FOIS PLUS PETIT que le second. Pour la première fois, je prenais conscience des dégâts physiques causés par la maladie.

Des pans entiers du cerveau disparaissent. Evident qu’à ce stade, on ne peut plus être la même personne. Mme la Maladie d’Alzheimer s’est donc assez logiquement introduite dans mes rêves de cette nuit-là. Question physionomie, ç’aurait pu être la femme de l’indien Rascar Capac dans Les Sept boules de cristal, pénétrant par la fenêtre pour enlever le pauvre professeur Tournesol (une grosse tête celui-là). Bizarre, hein, le tour que prend cette chronique, mais bon, autant profiter des associations d’idées et des connexions neuronales qui naissent dans cette boule qui est tout en haut de notre cou – ah, rien ne me semble plus curieux et peut-être précieux que cette partie du corps à laquelle semblent conduire toutes les autres, chez tous les animaux, jusqu’au ver de terre.

Mme la Maladie d’Alzheimer penchée sur mon visage endormi susurrait: «Mon cher monsieur Papillon, j’appartiens à une très ancienne famille, celle des chasseurs de têtes, notre ambition est si grande que, logés au plus profond de la croûte terrestre, nous comptons malignement la vider un jour de tout son contenu, éradiquer toute forme de conscience. Ah, ah, et cette nuit, je viens te visiter pour te faire revivre tes cauchemars les plus anciens.» Penchée sur moi comme Rascar Capac, Mme la Maladie d’Alzheimer fit quelques passes sur mon visage endormi mais grimaçant. Vrai de vrai, j’étais ramené à mes pires cauchemars d’enfance, quand j’étais poursuivi par des indiens Jivaros, les plus fameux réducteurs de têtes que la terre ait connus. Des milliers de conquistadors terrifiés furent jadis victimes des Jivaros. Ceux-ci, après avoir décapité les envahisseurs espagnols, se baladaient avec leurs têtes réduites suspendues au cou, comme des colifichets.

Leur technique différait de celle de la maladie d’Alzheimer. La confection d’une tête réduite impliquait qu’on en extraie le crâne, trop osseux pour être rapetissé. On apprêtait et suspendait ensuite la tête au-dessus d’un feu, afin de la noircir et solidifier. A quoi ça leur servait, aux Jivaros, ces têtes réduites? Ah, très simple, élémentaire: retenu prisonnier dans le boîtier qu’offre une tête miniaturisée, l’esprit de l’homme qu’on avait tué était empêché de revenir se venger. Astucieux. Mme la Maladie d’Alzheimer, toujours penchée sur moi comme Rascar Capac, m’avait saisi la tête entre ses mains, et se mit à serrer. «Où passent ces parties de notre cerveau que tu nous enlèves», m’écriai-je dans mon cauchemar! A mesure que je rapetissais, la tête de Mme la Maladie d’Alzheimer devenait énorme. «Rien ne se perd, tout se transforme!», m’écriai-je encore. «Tut, tut, tut», fit-elle, alors qu’entre son pouce et son index ma tête n’était déjà plus qu’une tête d’épingle. «Chez les Jivaros, l’esprit devient au moins de la vapeur», articulai-je. Mme la Maladie d’Alzheimer souffla ce dernier espoir en me soufflant de son doigt comme un grain de poussière.

Au matin, j’ai relu ce conte de Daudet, L’homme à la cervelle d’or. C’est l’histoire d’un homme dont le cerveau est tout entier en or mais qui le dilapide bêtement à force d’en prélever des parties pour assouvir ses passions et caprices. Sa personnalité change à mesure. De son cerveau en or, cet idiot fait le plus mauvais usage! Daudet semble nous raconter un cas extraordinaire, singulier. Mais non. Aujourd’hui, il suffit de quelques images chocs pour constater que nous sommes tous pourvus d’un cerveau en or – tant que Mme la Maladie d’Alzheimer ne nous rend pas visite. EN OR, songez-y!

Auteur: Jean-François Duval

Photographe: Daniel Rihs