Archives
4 février 2013

Les toits aussi se mettent au vert

La végétation signe son grand retour en ville. Ecologistes et architectes du paysage ont mis au point des techniques pour recréer de véritables écosystèmes sur les bâtiments.

Nathalie Baumann
Nathalie Baumann, collaboratrice scientifique au Centre de compétences toitures végétalisées de l’Université des sciences appliquées de Zurich.

Al’heure des débats face au mitage du territoire suisse, une solution permet de minimiser notre atteinte à l’environnement. Pour compenser ces surfaces arrachées à la nature, pourquoi ne pas recréer un espace vert sur le toit? L’invention ne date pas d’hier. Les grands architectes d’autrefois comme Le Corbusier ou l’Autrichien Hundertwasser en avaient déjà eu l’idée. Mais ce n’est qu’aujourd’hui que les toits dits «végétalisés» commencent à connaître un véritable succès.

Et dans ce domaine, la Suisse a une longueur d’avance. La ville de Bâle détient même le record mondial: environ 23% de ses toits plats accueillent déjà de la végétation. Une couverture qui devrait atteindre les 30% d’ici à 2020. Des chiffres spectaculaires qu’explique la seule loi cantonale du pays à Bâle-Ville qui oblige toute nouvelle construction à toit plat d’être recouverte de végétation.Et c’est justement dans la cité rhénane que nous emmène Nathalie Baumann, collaboratrice scientifique au Centre de compétences toitures végétalisées de l’Université des sciences appliquées de Zurich. Quelques étages en ascenseur et une longue échelle gravie plus tard, nous voici sur le toit d’un grand bâtiment de verre et de béton, à deux pas de la gare principale. «Lors de la construction de cet édifice il y a une dizaine d’années, nous avons voulu recréer le paysage qui existait à cet endroit avant que l’urbanisation ne s’y installe, explique la scientifique. Le Rhin déployait autrefois ses méandres jusqu’ici! Nous avons donc choisi de recouvrir son toit de sable et de galets.»

Un processus qui se révèle bien plus compliqué qu’il n’y paraît. «La plupart des entreprises proposent des toits végétalisés bon marché mais qui n’offrent qu’une faible plus-value environnementale», regrette Nathalie Baumann.

Notre but est de créer un écosystème autosuffisant. Nous sélectionnons donc précisément les plantes qu’on veut y disposer. Nous n’utilisons que des substrats naturels qui contiennent déjà microbes, bactéries, insectes et araignées. Une vie végétale et animale est donc en mesure de s’y développer rapidement!

Et il n’y a pas que les petits animaux qui apprécient ces surfaces. «Les reptiles, s’ils parviennent à grimper jusque-là, s’y plaisent en général, car la température sur les toits est plus élevée de quelques degrés. Les oiseaux qui pondent leurs œufs à même le sol décident eux aussi fréquemment de s’y établir. Impossible en effet pour un renard ou un chat d’accéder à ces surfaces!»

Des petites collines primordiales pour les insectes

Pour renforcer l’aspect naturel de ces toits, de petites collines sont généralement érigées. Car «dans la nature, un sol totalement plat n’existe pas». Une caractéristique primordiale pour le développement de certains insectes. Des troncs ou de grandes pierres sont également amenés sur les toits: «Des perchoirs très appréciés par les oiseaux!»

Les habitants des villes peuvent eux aussi y trouver un avantage.

En été la chaleur peut monter jusqu’à 80 degrés sur un toit en bitume. La végétation permet de réduire la température jusqu’à 3 degrés dans la pièce se situant en dessous du toit et jusqu’à 5 degrés tout autour du bâtiment.

Ces infrastructures engendrent bien sûr quelques coûts supplémentaires. «Au minimum, il faut débourser 20 fr. par mètre carré pour couvrir un toit de végétaux. Mais on compte environ 35 fr. pour un espace susceptible de recréer une véritable biodiversité, et jusqu’à 100 fr. pour une végétation intensive, qui pourra accueillir de hautes plantes.»

Si l’investissement est important, il peut se révéler lucratif sur le long terme. «La végétation aide à réduire les pertes de chaleur à l’intérieur des bâtiments en hiver. Elle permet également de prolonger la durée de vie des toits plats. Si ces infrastructures doivent être rénovées généralement tous les vingt ans, la végétation et le substrat peuvent doubler voire tripler pendant cette période!» De l’autre côté de la Sarine, les toits verts sont moins répandus. Mais des recherches de grande envergure sont menées à la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (hepia). Sur le bâtiment du Centre de formation professionnelle nature et environnement de Lullier, on profite des rénovations d’un toit plat pour y construire un espace de 1200 m2 qui servira à tester divers substrats et végétaux avec des épaisseurs de terre différentes. «C’est une chance d’avoir pu réaliser ce projet ici, au cœur de notre école, se réjouit Eric Amos, professeur à la filière architecture du paysage. Il servira à la formation de nos étudiants bien sûr, mais aussi à des entreprises de construction qui pourront la faire visiter à leurs clients.»

Mur végétalisé filtrant dans une station de lavage de véhicules agricoles.
Mur végétalisé 
filtrant dans une station de lavage de véhicules agricoles.

Des murs capables de filtrer les poussières

Un peu plus loin, c’est un centre de lavage pour les engins du centre de formation qui est en construction. Ici, ce n’est pas seulement le toit, mais les murs qui seront recouverts de végétaux! Ils devraient accueillir au printemps l’innovation d’un groupe de recherche interdisciplinaire de l’hepia, associé à l’école de Changins et à l’entreprise Creabeton Matériaux. Primée au Salon des inventions de Genève, leur technique de construction comporte de nombreux avantages, comme l'indique Laurent Daune, professeur de la filière architecture du paysage: «Notre but était de créer un mur nécessitant peu d’entretien, avec un faible arrosage mais capable de filtrer les poussières présentes dans l’air, accueillir une végétation diversifiée et changer l’image des murs borgnes. C’est donc entourés d’agronomes, d’architectes, de techniciens et d’un céramiste que nous menons le projet.»

Laurent Daune, professeur de la filière architecture du paysage.
Laurent Daune, professeur de la filière architecture du paysage.

Un céramiste? Oui, car la couche qui permet de maintenir le substrat dans une position verticale est en fait de la céramique.

Les murs du nouveau bâtiment pourraient servir également à l’expérimentation d’un autre système novateur qui permet de purifier les eaux usées: le biobed. «L’eau transite en circuit fermé à travers les substrats intégrés aux murs, explique Véronique Guiné, collaboratrice scientifique pour la filière agronomie. Ces matériaux permettent de dégrader les pesticides et de fixer les métaux lourds encore présents dans le liquide. Notre système pourrait trouver sa place dans les exploitations agricoles mais également dans les villes!» A coup sûr, la nature n’en a pas fini d’envahir nos cités.

Auteur: Alexandre Willemin

Photographe: Alban Kakulya