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30 avril 2012

Avec elle, les toutous n'ont qu'à bien se tenir!

Comment s'assurer que les chiens se conduisent bien ou sont entre de bonnes mains? Avec les nouvelles lois, chaque canton s'est doté de son enquêteur. tour de ville à Lausanne avec Delphine Bernhard.

Delphine Bernahard prend des notes en compagnie d'un maître et son chien
Delphine Bernahar est une fille du terrain.

Il fallait quelqu’un qui puisse mener les enquêtes liées aux accidents de morsure. Retrouver les propriétaires des chiens, quand il y a délit de fuite, une situation toujours plus fréquente», explique François Bezençon, responsable du Bureau d’intégration canine à Lausanne (BICan).

Pour traiter les quelque 150 affaires annuelles, dont 71 cas de morsure (chiffres 2011), il fallait donc une sorte de détective, un Sherlock Holmes du toutou suspect. C’est Delphine Bernhard, 30 ans, qui a enfilé l’imper de circonstance depuis mai 2010. Educatrice canine, elle a ajouté une corde à son arc, suivi une formation «pour savoir faire face à la contestation des usagers» et gérer la paperasse. Une fille de terrain, avec de la poigne, un regard direct et un large sourire.

Avec 3272 chiens à Lausanne dont 196 chiens potentiellement dangereux, la tâche n’est pas mince: retrouver les fuyards, contrôler les chiens listés (trois races dans le canton de Vaud, amstaff, rottweiler et pitbull), participer aux tests de comportement et patrouiller dans les parcs. «Il m’arrive de me lever à 5 h 30 pour un séquestre et de travailler le week-end. Ce ne sont vraiment pas des horaires de fonctionnaire!» Car depuis la nouvelle ordonnance de la loi sur les animaux, l’annonce des morsures est obligatoire, tant par les vétérinaires, les médecins, la police que les éducateurs canins.

L’enquêtrice a son réseau d’informateurs

"Ginka", la fidèle rottweiler de Delphine Bernhard.
"Ginka", la fidèle rottweiler de Delphine Bernhard.

L’enquêtrice du BICan n’a pas vraiment d’uniforme, mais un survêt passe-partout, pratique pour les situations de terrain. Il lui arrive de jouer les discrètes, jumelles au poing, histoire de vérifier que Médor soumis à une mesure de proximité porte bien sa muselière. Ou que Scoubidou, suspecté d’être victime de maltraitance, est suffisamment promené dans une journée. «J’ai mes sources, les petites grand-mères habituées des parcs sont des mines d’informations», lâche-t-elle en riant. Mais la plupart du temps, la jeune femme agit à visage découvert, n’emporte que son spray au poivre, qu’elle n’a jamais utilisé, malgré les menaces qu’elle reçoit parfois. «Il m’est arrivé de devoir hausser le ton et de fixer les gens dans les yeux pour leur montrer que je n’ai pas peur.» Le plus dur? «Les cas de séquestre, quatre ou cinq par année.»

Mais ce jour-là, Delphine Bernhard file au Chalet-à-Gobet, dans les hauts de la capitale vaudoise, avec sa fidèle rottweiler Ginka, pour visiter un élevage de braques de Weimar. Une partie de sa tâche consiste effectivement à contrôler les élevages familiaux, repérés sur les petites annonces, sur internet ou par le bouche à oreille. «Je vérifie si les propriétaires font le nécessaire pour socialiser les chiots et que ce ne sont pas des chiens importés de l’étranger pour le profit.»

Sur place, dix chiots cendrés aux yeux clos dorment dans une petite pièce spécialement aménagée pour eux. L’enquêtrice s’enquiert de tout, de l’assurance RC aux produits de nettoyage en passant par le poids des nouveau-nés, leur alimentation et la manière dont sera favorisé leur éveil – «ils ont besoin de choses qui font du bruit, bouteilles en PET, TV, radio, afin de s’habituer à la vie en société.»

Elle prend quelques photos pour ses dossiers avant de féliciter les heureux propriétaires: «C’est le plus bel élevage que j’aie visité», avance Delphine Bernhard, qui en a vu d’autres. Des chiots élevés sur un balcon ou dans des boîtes en plastique, sans accès à leur mère. «Quand je tombe sur des situations aussi catastrophiques, j’informe le vétérinaire cantonal et c’est lui qui décide de procéder ou non au séquestre des chiens.»

Des visites inopinées et des contrôles préventifs

Mais les visites d’élevage ne sont qu’une petite part de son travail, l’essentiel étant les enquêtes, visites inopinées et autres contrôles préventifs dans les parcs et forêts de la périphérie lausannoise. Comme cette visite surprise dans un appartement du centre ville. Milieu marginal, envers du décor. Là, il s’agit de vérifier l’inscription d’un chien déclaré comme pitbull puis, lors d’un changement de main, enregistré comme haldenstover de Norvège. «Est-ce une façon de contourner la loi? Les chiens listés sont soumis à autorisation, leur maître doit suivre 72 heures de cours, présenter un extrait de son casier judiciaire, passer un test de conduite et d’obéissance avec son chien, lequel ne peut être confié à un tiers. C’est assez contraignant…», explique Delphine Bernhard.

Delphine Bernhard essaie de faire preuve d'empathie dans toutes les situations, que ce soit avec les maîtres ou les chiens.
Delphine Bernhard essaie de faire preuve d'empathie dans toutes les situations, que ce soit avec les maîtres ou les chiens.

La porte s’ouvre sur un jeune homme en noir, crâne rasé, l’air confus. Déboule un chien, lanière de nylon autour du museau. «Vous savez que cette muselière est interdite, il faut celle en forme de panier», le prévient l’inspectrice. Le maître acquiesce, fébrile, s’inquiète qu’on lui retire son compagnon, déjà soumis à des mesures de proximité pour une agression antérieure. «Il est imprévisible, mais je le connais bien», dit-il en se balançant d’un pied sur l’autre. Quant à la race de l’animal, les contrôles montreront que c’est un véritable haldenstover. Delphine Bernhard sort sa patte de velours. «C’est un chien qui a déjà été évalué, qui doit porter une muselière et qui n’a pas refait parler de lui. Tout est en ordre.»

Autre appartement, même rue, mais affaire différente. L’enquêtrice débarque à l’improviste pour un cas de maltraitance sur un pékinois. Frappe à la porte. Un jeune homme échevelé apparaît en training, suivi d’un deuxième, tatouages et boule à zéro, escorté d’un pitbull qui déboule sur le palier. «A qui est ce chien? Vous savez que vous devez l’annoncer.»

Les plus dur? Les cas de séquestre.

Venue pour un pékinois battu et mordeur, qui a finalement déménagé, l’enquêtrice lève un autre lièvre. Découvre un taudis insalubre, deux matelas au sol, l’évier rempli d’immondices, des tablards entrebâillés d’où s’échappent quelques mouches. Dans vingt mètres carrés habitent deux personnes, un chien et un écran plat. Avant que débarquent encore deux jeunes femmes, un rat apprivoisé et un bébé dans une poussette qui, heureusement, ne résident pas là. Le temps de s’assurer que le pitbull sera enregistré dans les plus brefs délais, Delphine Bernhard use de diplomatie, essaie de mettre en confiance, rassure, tout en restant ferme, donne une friandise au toutou, avant de tourner les talons. Un travail qui confine souvent au social, plus proche de la prévention que de la répression, le chien n’étant jamais loin de l’homme.

En traversant la ville, entre deux visites, son œil balaie les trottoirs. Regarde les toutous en laisse, en reconnaît certains, s’arrête pour d’autres, contrôle tous les chiens listés. Un amstaff tenu en laisse par une jeune femme la fait sortir de voiture. L’animal serait en fait croisé avec un bull terrier. Toute la difficulté est là: définir la race du chien peut être une vraie gageure. D’autant que les maîtres essaient parfois de faire passer des vessies pour des lanternes, annonçant un amstaff pour un croisé boxer ou un rottweiler pour un croisé bouvier, histoire d’échapper aux contraintes de la loi. «Beaucoup de propriétaires se tournent maintenant vers de nouvelles races, comme le bull terrier, le dogue argentin ou le cane corso, des chiens d’une certaine prestance, mais qui ne sont pas listés.»

Des chiens font des déprédations sur la flore

Le lendemain, elle repart en chasse pour un contrôle préventif dans une zone d’ébats, où les quadrupèdes font des déprédations sur la flore, «parce que leurs maîtres lisent le journal, oublient de ramasser les crottes et de s’occuper de leur chien». Devra encore dénoncer un spécimen potentiellement dangereux à la préfecture, faire des évaluations et retrouver la piste du pékinois. Une petite journée, quoi! «Mais je préfère que ce soit moi qui fasse ce boulot, avec l’empathie que j’ai pour les gens et les chiens. Oui, j’aime ce métier, comme j’aime faire passer les tests, pour le côté adrénaline. Et j’adore être tout le temps dehors, qu’il neige ou qu’il vente!»

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Jeremy Bierer