Archives
10 novembre 2014

Les travailleurs de l’ombre

En Suisse, une personne sur cinq travaille la nuit, régulièrement ou de manière temporaire. Rencontre avec quelques-uns de ces actifs nocturnes qui assument leur choix. Pour le plus grand bien de tous.

Une jeune sécuritas pose dans la rue avec son chien
Un duo efficace et attentif au moindre détail au service de la sécurité en toute discrétion.

«J’apprécie de travailler dans le calme»

Le nom de la chienne doit rester confidentiel, tout autant que celui de sa maîtresse, mais ils sont connus de la rédaction. C’est une berger belge de 7 ans qui accompagne dans ses rondes nocturnes cetteagente Securitas à Genève.

Ce que la jeune femme apprécie surtout, c’est le calme: «Quand on part en patrouille, il n’y a pas de circulation. En journée, c’est une autre histoire.»

Son travail consiste surtout à effectuer des rondes dans des bâtiments industriels, «vérifier qu’il n’y a pas de départ de feu, de fuite d’eau, d’huile ou autre». Ou, en surveillance extérieure, à «repérer des traces d’effraction, à vérifier les issues». Le rôle du chien sera de détecter une présence éventuelle: «Il faut savoir lire son chien, s’il commence à avoir les oreilles tendues dans une direction, on ira voir ce qui se passe.» L’autre utilité de l’animal sera «la légitime défense».

Quand elle a fini son travail, l’agente ne va pas dormir tout de suite, elle préfère se réserver une tranche continue de sommeil l’après-midi avant de prendre son travail. Un sommeil qu’elle a plutôt facile: «Quand je dors, rien ne peut me réveiller.» Pour la chienne aussi, vivre la nuit n’est pas évident: «Il faut que je la mette au calme la journée, dans le noir. Souvent, elle dort avec moi...»

La pénalisation sociale des horaires de nuit, elle la ressent surtout quand elle doit travailler le week-end et qu’il faut «refuser des invitations». Elle apprécie cependant la solitude absolue d’une telle activité, «c’est la garantie de ne pas tomber sur un collègue avec qui on ne s’entend pas!»

«Plus de liberté et de temps avec les enfants»

Alain Oberson pose devant les nobreuses voies en gare de triage.
Grâce au train de vie particulier d’Alain Oberson et ses collègues, les marchandises sont livrées sans tarder dans le pays.

Gare de Lausanne-Triage, 19 h 50. Dans sa locomotive, Alain Oberson attend le feu vert. Destination Däniken, près d’Olten. Le retour est prévu pour 3 h 59. Un horaire habituel pour ce mécanicien CFF qui a volontairement choisi de ne travailler que pour la division Cargo, assurant le transport des marchandises à travers la Suisse: «Je voulais des horaires décalés pour avoir plus de liberté la journée et passer plus de temps avec mes deux enfants.»

Première étape: le centre de tri postal de Daillens, où les wagons de la Poste attendent d’être convoyés jusqu’au centre de Härkingen. Entre les deux, une traversée sans arrêt des villes d’Yverdon, Neuchâtel, Bienne, et Soleure.

Sur l’ordinateur de bord, la vitesse à respecter change constamment: «A cause des croisements ou de travaux sur la voie.» Des vitesses que le mécanicien devra gérer avec une certaine souplesse: «S’il faut rouler à 50 sur quelques kilomètres avant de pouvoir regrimper à 105, et que juste après, il faudra redescendre à 80, je ne remonterai pas à 105. Les accélérations brusques engendrent de grosses dépenses de courant.» Le mécanicien doit aussi tenir compte de la longueur du train, de son poids, de la déclivité du parcours... «Notre métier est surtout d’anticiper au maximum pour faire les bonnes manipulations aux bons endroits.»

Voici déjà Härkingen. La locomotive poursuit seule sa route, traverse la gare d’Olten et s’arrête à Däniken. C’est l’heure de la pause dans un local du personnel à peu près désert. Il n’est pas loin de minuit: «Le travail de nuit, j’adore, explique Alain Oberson en mangeant une pomme, mais il y a plein de pièges, comme la malbouffe ou la tentation de la double journée.»

«C’est quand même très solitaire, comme boulot», confie encore le mécanicien. Lui, la solitude, il la met «du côté des avantages», n’étant pas un «accro de la foule». «En cas de panne on se retrouve encore plus seul, mais, avec les trains marchandises, il n’y a pas 800 personnes derrière pour se plaindre du retard engendré, au moins.»

3 h 59, le convoi approche de la gare de Lausanne-Triage, qui bruisse d’une certaine animation: «Dans un endroit de ce genre, il y a plus de monde à 3 h du matin qu’à 3 h de l’après-midi, ça correspond à une demande, c’est notre société qui veut ça.»

«Sans hygiène de vie, ça part en sucette»

Matthieu Bugnon pose devant une cuve.
Pendant que d’autres font de doux rêves, Matthieu Bugnon met la main à la pâte.

«La boulangerie, c’est un domaine qui permet un contact direct avec le produit, une matière vivante derrière laquelle on sent le savoir-faire humain. Ce qui serait moins le cas avec les boissons ou le café.» Eh non, Matthieu Bugnon n’est pas boulanger, mais technologue en denrées alimentaires. «J’ai appris ici le fonctionnement des différentes lignes de production, de la fabrication de la pâte jusqu’au conditionnement, la connaissance des machines, etc.» Ici? A Ecublens, chez Jowa, la boulangerie de Migros, où il a fait son apprentissage.

Les horaires de nuit, il savait qu’il faudrait passer par là, et ça ne l’a pas découragé. Il y voit même aujourd’hui un avantage: «Quand je travaille de nuit, si je sors ensuite le samedi soir, je suis toujours dans le bon rythme.» Cette semaine, Matthieu travaille de 22 h à 6 h du matin. Il apprécie la latitude que lui offre cette situation pour l’organisation de sa vie privée: «Quand j’ai envie de dormir, je dors, si j’ai envie d’avoir un rendez-vous le matin ou l’après-midi, c’est moi qui choisis.»

Le caractère industriel de l’activité fait que «le travail reste le même de jour comme de nuit, la seule différence c’est qu’on ne voit pas le soleil se coucher.» Mieux encore: le sentiment de solitude n’existe pas, ici. «En boulangerie, forcément, la nuit c’est plus animé que le jour.» Enfin, le travail exigé reste «dans l’ordre du réalisable: on ne finit pas tous les matins sur les genoux».

Matthieu ne se sent pas coupé du reste de la société. «Je le craignais un peu au début, mais j’ai remarqué qu’il y a un nombre incroyable de personnes qui ne travaillent pas selon des heures régulières, on le voit quand on se balade en ville l’après-midi. Il y a toujours énormément de monde.»

Expérience faite, Matthieu en est arrivé à la conclusion que pour travailler la nuit, il fallait quand même avoir «une certaine hygiène de vie, sinon ça peut partir en sucette. A une période, je n’étais pas bien, j’ai pris du poids, je mangeais mal, je ne faisais pas d’exercice, je passais trop de temps sur internet, les jeux vidéo. Le travail de nuit n’était pas la cause de tout, explique-t-il, mais ça n’a pas aidé.» Puis le jeune homme s’est repris en main. Six heures du matin. Matthieu Bugnon quitte la Jowa. Il ne rentrera pas chez lui. Direction: un fitness lausannois qui ouvre précisément à cette heure indue là.

«Si j’avais le choix, je ne bosserais que la nuit»

Jacky Vonlanthen et Francis Schaller posent dans leur salle de surveillance, avec de grands écrans et de multiples postes d'ordinateurs.
Pleins d’énergie, Jacky Vonlanthen et Francis Schaller veillent à ce que les autres puissent en être fournis sans faille...

«Moi, je suis un oiseau de nuit. C’est l’horaire que je préfère.» Il est 22 heures, Jacky Vonlanthen prend son service au centre de conduite du Groupe E à Fribourg, en compagnie de son collègue Francis Schaller. Leur tâche? Piloter à distance les installations de production – y compris les vannes des barrages – ainsi que les lignes de distribution des réseaux haute et moyenne tension. Au rythme d’entêtants carillons qui signalent, sur les grands écrans muraux, la nécessité d’une intervention ici ou là.

«Le plus difficile, c’est de décaler son horloge biologique quand on passe du service de nuit au service de jour», explique Francis Schaller. Le service de nuit en effet n’intervient qu’une fois toutes les six semaines. Une situation qui désolerait presque Jacky: «Quand je rentre à la maison à 6 h 30, je dors sans problème jusqu’à 14 h. Pour le service du matin, je dois me lever à 4 h, mais j’ai beau me coucher à 23 h, je n’arrive pas à m’endormir.» Il pense aussi que le travail de nuit, il faut être taillé pour: «Impossible de faire ce job si on n’arrive pas à récupérer pendant la journée.» Et la pénalisation de la vie sociale? Selon Jacky, «vous ne pourrez peut-être pas participer à des assemblées, mais vous pourrez tranquillement skier les après-midi en semaine sans faire la queue le week-end». Francis nuance: «Plus jeune je n’aurais pas fait ce travail. Mais aujourd’hui ma femme trouve qu’elle me voit davantage et moi j’ai plus de temps pour moi. Je me lève à 13 h et j’ai toute l’après-midi de libre.»

La nuit est plutôt calme. Ce n’est pas toujours le cas. Jacky évoque les intempéries des jours passés, qui ont fait tomber des lignes: «Même si une panne survient à 3 h du matin, à 3 h 01, il y a déjà un appel pour demander quand ça repart. Vous seriez étonné de tout ce qui vit la nuit: les industries, les hôpitaux, les boulangeries...»

Philosophe, Francis conclut: «Les gens n’aiment pas les coupures, nous non plus. L’électricité c’est un service, mais il ne faut pas oublier que ça peut tomber en panne.» Un loir peut se glisser dans une armoire de commande, finir par bloquer le système et empêcher toute commande à distance...

Une personne sur cinq. Voilà la proportion de personnes qui travaillent la nuit en Suisse. Que ce soit régulièrement, périodiquement (en équipe ou avec alternance 3/8), ou encore de façon temporaire. Par choix ou par nécessité. Un travail de l’ombre qui concerne aussi bien l’industrie que les transports, la sécurité, les télécommunications, l’énergie etc.

L’homme étant, pour l’essentiel un animal diurne, le labeur nocturne traîne une très mauvaise réputation médicale et reste interdit, sauf dérogation. Rencontre avec quelques-uns de ces forçats de la nuit qui assument crânement leur choix. Par convenance personnelle et pour le plus grand bien de la société.

Auteur: Laurent Nicolet

Photographe: Christophe Chammartin