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22 juin 2015

Les vacances, oui, mais au bord de la mer!

A l’orée de la grande pause estivale, la tendance se confirme: les Suisses partent volontiers à l’étranger, mais pas forcément à l’autre bout du globe, et de préférence là où sable chaud et mer se conjuguent au soleil...

La mer photo
Le Suisse aime la mer et surtout s’évader dans les îles. (Photo: Fotolia)

Entre les Suisses et les vacances, c’est une histoire d’amour un peu compliquée. Il a fallu du temps, il y a près de cinquante ans, pour que la loi sur le travail inscrive dans ses colonnes le congé payé. Deux semaines d’abord, puis quatre, vingt ans plus tard. Pas de Front populaire dans les vallées, comme en France en 1936, pour taper du poing et instaurer des conventions collectives...

Il a fallu du temps aussi pour que le farniente autorisé fasse son chemin dans les consciences helvétiques. Et envoie des hordes de familles découvrir le sable blond de l’Adriatique. Les rangées sages de parasols. Les gelati parfumés, dégustés sur des transats à rayures.

De ce premier électrochoc vécu dans les années 60, il semblerait que les Suisses aient gardé un goût prononcé pour les destinations de bord de mer. Comme le confirment les agences de voyages, les vacances balnéaires arrivent toujours en tête (préférées par 62% des voyageurs), juste derrière les escapades intervilles pour des séjours de plus courte durée (63%).

Oui, tombons dans le stéréotype, le petit montagnard aux bras noueux aime la mer et surtout s’évader dans les îles: grecques, Baléares, Canaries. Des îles de proximité, le dépaysement pas trop loin, l’exploration en terres presque connues.

C’est d’ailleurs encore le cas cette année, puisque les îles grecques, en particulier la Crète, et les îles espagnoles restent les destinations les plus prisées, d’après Hotelplan. Avec une option sur Cuba et l’Indonésie. Le début de l’aventure, peut-être, mais pas plus de quatre semaines par année...

«Les Suisses aiment les îles, être entourés d’eau»

Laurent Tissot photo.
Laurent Tissot.

Laurent Tissot,

professeur d’histoire économique et du tourisme à l’Université de Neuchâtel.

Les Suisses sont-ils un peuple de vacanciers?

Ils le sont devenus au travers du XXe siècle. Il faut se souvenir qu’au XIXe siècle, la Suisse était un pays pauvre, rural, et que l’ensemble de la population ne prenait pas de vacances. Les premiers congés payés concernaient les fonctionnaires et il a fallu attendre les Trente Glorieuses pour voir l’émergence d’un peuple suisse qui part en vacances. Pourquoi? Parce que après 1945, on a assisté à la baisse du temps de travail et à la hausse des salaires. Cette conjonction a permis aux Suisses de véritablement entrer dans la société de consommation et de commencer à jouir du bon temps. Cela dit, en comparaison internationale, la Suisse n’est pas un pays avancé sur le plan des vacances. On est à la traîne par rapport à la France, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne. La Suisse reste une nation où l’on travaille beaucoup.

Les Suisses partiraient moins en vacances qu’il y a dix ans. Vrai ou faux?

Je ne crois pas. D’autant que le franc fort leur permet de partir, de s’offrir des prestations que d’autres ne peuvent pas obtenir. Dans les années 60-70, les Suisses partaient essentiellement dans le canton du Tessin, puis au bord de la mer, en Italie, sur la Côte d’Azur et sur la Costa Brava. Ils restaient dans le monde méditerranéen. Par la suite, ils ont ajouté de nouvelles destinations.

Justement, en cinquante ans, depuis les deux semaines de congé inscrites dans la loi fédérale, la conception des vacances a-t-elle changé?

Un élément a transformé toute l’Europe, c’est l’avènement des compagnies low-cost. Dans les années 50-60, on prenait deux semaines de vacances en bloc et on se posait au bord de la mer. Aujourd’hui, on prend des vacances échelonnées, on part trois jours à Barcelone, un week-end à Bruxelles ou à Hambourg. Ces vols à bas prix ont vraiment changé la pratique et les usages. Autrefois, prendre l’avion était prestigieux, on y mangeait bien, ça faisait déjà partie des vacances. Maintenant, on prend l’avion comme on monte dans le bus. L’espace s’est transformé, la carte européenne aussi. Du coup, on fait un usage différent du temps libre, peut-être plus diversifié que trois semaines de bronzette au même endroit.

Quelles sont les destinations préférées des Suisses?

Le Suisse est toujours attiré par la mer, mais plus forcément la Méditerranée. Il y a eu un déplacement vers l’Orient, avec un intérêt pour la Thaïlande, l’Indonésie. Sans oublier les Caraïbes, Cuba, Saint-Domingue. Les Suisses aiment les îles, être entourés d’eau. Peut-être faut-il y voir un besoin d’ouverture, de sortir de l’horizon fermé des montagnes? Je crois que le Suisse recherche l’exotisme, l’inattendu qui s’inscrit dans des pratiques routinières, l’aventure contrôlée vécue dans des hôtels bien équipés...

Y a-t-il des différences entre Romands et Alémaniques?

Je ne pense pas. S’il faut voir une différence, c’est plutôt au niveau des classes sociales. N’oublions pas que les nouvelles classes pauvres, soit 20% de la population, ne partent pas en vacances.

Et pourtant, la relation aux vacances reste ambiguë. Les Suisses ont dit non aux six semaines de congé en 2012...

C’est une réaction très protestante, qui veut que l’on ne peut pas dissocier la vision d’une Suisse riche d’une Suisse travailleuse. Le travail reste une des valeurs nationales, que l’on ne peut pas galvauder. Comme si on ne voulait pas casser ce beau jouet. C’est peut-être aussi notre fond d’idéologie paysanne qui parle...Du coup, on entretient ce rapport un peu névrotique aux vacances, cette espèce de complexe que les autres pays n’ont pas.

Auteur: Patricia Brambilla