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7 novembre 2014

Les vertiges du trottoir

On m’a dit deux choses sur New York que je ne pourrai plus oublier. «Après Halloween, le chaud ne revient pas.» Purée, la fricasse. Et dans le registre business, show off et cotillons: «Ici, ce que tu montres est plus important que ce que tu es.»

Un homme tire un caddie dans lequel est rassemblé ses affaires
Il y a 64 000 sans-abri à New York (dont 22 000 enfants). Sur 8,4 millions d'habitants.

Tout cela nous préoccupe beaucoup, ma famille et moi, lors de nos déambulations urbaines alors que la Grande Pomme commence, enfin, à révéler son vrai visage. Si elle parlait, sans doute nous dirait-elle ceci:

Vous avez aimé la magistrale skyline de Manhattan? Préparez-vous à prendre en pleine face l’immense fossé riches-pauvres, quelques étages plus bas, étalé dans mes rues,

juste là, entre les Bentley, les enchères chez Christie’s, et les mega-condos (appartements en copropriétés), petits Suisses bien emmitouflés que vous êtes, va!»

Mon plus grand vertige à New York, je l’ai trouvé dans ce chiffre: 1 New-Yorkais sur 131 est «homeless» (sans-abri). Ce n’est pas une vague impression. C’est le dernier Annual Homeless Assessment Report (AHAR) (lien en anglais) qui le dit, présenté au Congrès américain par le Département du logement et du développement urbain. Malgré l’embellie économique en cours, il y a 64 000 sans-abri (dont 22 000 enfants) dans cette ville de 8,4 millions d’habitants. Nauséeuse arithmétique.

Imaginez, alors, la journée typique d’une famille d’immigrés helvétiques, classe moyenne, ayant certes tout quitté au pays et pris le risque de l’entrepreneuriat mais pouvant encore s’offrir une visite au zoo, un manteau et des moufles

Un homme vivant dans la rue, agenouillé et accoudé à une chaise, se tenant le visage entre les mains.
Quand la rue est ta maison...

A l’entrée du métro, Pacific Street, Park Slope, à deux pas de la maison: face-à-face avec un clochard. Pas un artiste de rue, un toxico chiant, un teenager flemmard. Non, un vieux black aux traits tirés, style John Coltrane à 70 ans ayant très vilainement dégringolé, pieds nus, orteils en compote, pas un rond, pas un drap, rien de rien. Tu lui donnes un dollar. Et puis tu leur dis quoi à tes enfants? Qu’il lui est arrivé des misères, sans doute. Qu’on ne peut pas vraiment l’aider plus. Que notre salon, c’est notre salon, pas un refuge, à la fin?

Une Limousine stretch blanche, aux vitres fumées, en train de passer.
Buildings hors de prix, lofts faramineux, limousines interminables: le lustre qu'offre New York au premier coup d'œil contraste violemment avec la pauvreté qui s'étale dans ses rues.

Plus tard, tu remontes Park Avenue. Au 432, pile entre la 56 et la 57e, les petites têtes chercheuses regardent vers le ciel en exultant. C’est vrai qu’elle est spectaculaire, cette tour résidentielle en construction. Prix d’un penthouse: 95 millions de dollars. A la fin du chantier qui aura, lui, coûté 1,3 milliard, elle sera la plus haute de la ville: 425 mètres au dessus du sol et des pauvres.

Et là, tu leur dis quoi, à tes enfants? Que ton deux pièces cuisine à Brooklyn, c’est moins mirobolant qu’un loft au 96e étage. Mais que c’est plus confortable qu’un escalier de métro. Que notre aventure familiale vaut bien quelques Bentley et quelques lofts en or massif. Que, New-Yorkais ou pas, ce que tu es, ce sera toujours plus important que ce que tu montres. Et vous, vous êtes plutôt bisque de homard ou ragoût de porc, avec ce froid?

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez