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30 avril 2012

Les yeux de «Tara»

De l'intelligence canine et autres méditations animalières...

Jacques-Etienne Bovard

Tara vient de fêter ses 9 ans. C’est une jolie labrador noire, gentille, gaie, patiente et j’en passe. A 2 ans, elle m’a causé l’immense joie d’être la seule à rater, spectaculairement, son examen de reproductrice agréée: jugée incommode à la laisse, et au coup de pistolet s’étant mise à creuser la pelouse au lieu de se jeter, comme les onze autres imbéciles enrégimentées, à la poursuite d’une peluche. Brave Tara!

Après quoi elle a très bien appris à pêcher la truite, obtenu sa licence de compagne de table attitrée, sise dans sa corbeille à ma droite, d’où elle happe avec une prodigieuse agilité les rogatons que je lui catapulte. Il n’est oncques os ni couenne qui parvienne jusqu’au sol, et c’est merveille de la voir intercepter des rafales de dix petits-pois en tir tendu. Bref, j’ai toujours été très fier d’elle.

En revanche, j’avoue que j’ai toujours cherché en vain la lueur d’intelligence dans ses yeux, où me semblait s’être figée à jamais une douce, mais obtuse candeur, se striant à peine d’une sorte d’intérêt panique à l’évocation des mots «manger», «promener» ou «le chat». Or, l’autre soir, subite révélation. Immobile, je rêvassais devant les résidus d’un poulet, dont elle avait déjà broyé les parties les plus intéressantes du squelette. Aussi statufiée que moi, elle me fixait. Je jure que pas un de mes traits n’a bougé quand je me suis dit qu’après tout un anniversaire devait se fêter, et que j’allais lui lancer cette carcasse dans le jardin. A ce dixième de seconde précis, elle a sursauté, électrisée de joie sauvage. Elle avait compris! Non, nul hasard: elle avait bel et bien capté ma pensée, aucun doute! Mais comment? Avertie par quel signe infime, ayant perçu quelle onde subliminale, inaccessible à moi-même? Et lequel de nous deux, en l’occurrence, était l’animal de l’autre?

Décidément il faut relire le chapitre de Montaigne sur l’orgueil de l’intelligence humaine: «Quand je joue avec ma chatte, qui sait si elle s’amuse de moi plus que je ne fais d’elle*?» Mon Dieu, ce qu’elle doit se payer ma tête…

* Texte original dans Essais, II, 12

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Auteur: Jacques-Etienne Bovard