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20 février 2015

Lettre à mes «kids»

J’ai choisi pour vous. On peut dire ça. Un jour dans les Alpes, pas loin du mayen, des copains de l’école du Sacré-Coeur et de grand-papa en tablier paré pour la raclette au feu de bois, j’ai dit: «Cap sur l’Amérique.»

Deux enfants en train de colorier une grande illustration de la ville de New-York affichée au mur d'un appartement

C’est comme l’heure du coucher, on peut en discuter en famille mais vous savez bien qu’à la fin, c’est les grands qui gagnent. Maman et moi on a gagné. Alors on est parti. Avec toute la Suisse qu’on pouvait mettre dans nos valises, chocolat, jouets, totems, souvenirs, Proust aurait pris sa madeleine, Renaud quelques Mistral gagnant. C’étaient nos cordes et nos piolets pour les nombreuses conquêtes à venir. Il y en aurait.

Le premier jour d’école. Les premiers mots d’anglais qui vous tombèrent dessus comme des cageots d’onomatopées. La valse des nouveaux copains. Les anciens, volatilisés. Des buildings à la place des sapins. Et pis, sans déconner papa et maman: il est à quelle rue votre rêve, dans le Queens, à Wall Street, sur Madison? Parce que là, on voit toujours pas… Il ressemble à une Playstation Vita au moins?

On ne savait pas très bien à quoi il ressemblait, notre rêve, mais on savait qu’on s’en rapprochait, happés, déjà, par le quotidien. «Playdates» (invitations de jeu chez les copains), «sleep-over» (invitation à dormir chez les copains), «birthday partys», «homework» (devoirs), et vous, de plus en plus à l’aise en Amérique, révélant une prodigieuse capacité d’adaptation entre le blizzard et les trottoirs givrés.

Après six mois, tout ne me plaît pas dans votre plus-que-parfaite intégration. J’aime te voir, Balthazar, casqué en «police officer», ton premier rôle, sur la scène de l’auditoire de PS133 (lien en anglais) prêt à en découdre avec une grappe de malfrats de 4 ans et demi. Je n’aime pas sentir le frisson quand une centaine de petits schtroumpfs de toutes les couleurs et de toutes les races entonne La Reine des neiges à l’entracte. J’suis un Beastie Boys, moi, mince, pas une pleureuse de Disney.

J’aime te voir, Romane, partir au cours de capoeira, jouer au «soccer» avec les mecs après l’école, t’asseoir à côté de ton copain Wyeth dans le bus scolaire qui vous emmène dans un musée de Manhattan pour la journée. Quand tu corriges ma prononciation, ça j’aime pas. Ok pour corriger maman, mais moi, c’est humiliant. Copy that?

J’ignore si ce qu’on vit là, c’est pire bien ou si ça craint. Ce que je sais, c’est que quand on a décidé pour vous, on a seulement gagné la première manche. Depuis, tous les jours, c’est vous qui nous mettez la raclée. Keep up the good work, kids, vous irez loin. Pas trop loin, quand même.

Texte: © Migros Magazine – Xavier Filliez

Auteur: Xavier Filliez

Photographe: Xavier Filliez