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3 février 2014

Loisirs numériques chez les enfants: pas trop tôt, pas trop longtemps

Si tablettes et autres écrans tactiles font désormais partie de la vie de famille, quelques règles s’imposent pour que l’enfant en fasse bon usage.

Les enfants et les loisirs multimédia
Aux Etats-Unis, 38% des enfants de moins de 2 ans se servent déjà d’une tablette numérique.

Les tablettes, écrans tactiles et autres joujoux numériques sont devenus les nouveaux doudous 2.0. Ou des «babysitters un peu trop pratiques, gratuits et disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre», estime Corine Kibora, porte-parole d’Addiction Suisse .

Aux Etats-Unis, une récente étude parle de 38% des enfants de moins de 2 ans se servant déjà d’une tablette. Pourcentage qui grimpe à 72% entre 4 et 8 ans. Il y a deux ans, il n’y en avait que 38%, alors que la durée d’utilisation a triplé, passant de 5 à 15 minutes.

Côté français, une enquête datant de septembre 2012 montre que dans les familles équipées, 71% des enfants jusqu’à 6 ans sont des utilisateurs réguliers. Pas de chiffres en Suisse, mais aucune raison de penser qu’ils soient inférieurs.

Et contrairement à une idée reçue, l’exemple parental ne détermine pas forcément le degré de «dépendance» (s’agissant d’un phénomène non ancré profondément, Addiction Suisse parle plutôt d’«hyperconnectivité»).

Au contraire, même, puisque dans certains cas un parent très au fait des nouvelles technologies sera davantage lucide face à un éventuel problème. Et l’on sait qu’en matière de contenu (vidéoludique, télévisuel, etc.), le pire consiste à se désintéresser de ce que fait l’enfant ou l’adolescent, sous prétexte que de toute façon «on n’y comprend rien».

Faisant partie des spécialistes plutôt ouverts, notamment en matière de jeux vidéo, le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron insiste fréquemment sur ce point.

Tout comme le co-auteur d’un rapport de l’Académie française des sciences qualifie de «nuisible» l’usage d’un écran tactile en dessous de l’âge de 3 ans. Parce que le petit a d’abord besoin de créer des interactions avec son environnement impliquant ses différents sens; bref il doit acquérir des «repères spatiaux et temporels que seuls les jouets traditionnels et les livres lui offriront.» Trop souvent face à une tablette ou un smartphone, le tout-petit peut rencontrer «des difficultés à construire une pensée logique et organisée».

Sa première tablette à lui, pas avant l’âge de 6 ans!

Et ensuite? Le psychanalyste Michael Stora, fondateur de l’Observatoire des mondes numériques , rappelle qu’il ne s’agit pas de «diaboliser» un écran tactile qui, «bien utilisé, permet par exemple de manipuler une image ou une information pour se l’approprier.

L’enfant adore jouer par essai-erreur, et cela lui permet de trouver la bonne réponse à partir de la mauvaise.» Alors que dans beaucoup d’autres processus d’apprentissage, on s’arrête là.

Pour Serge Tisseron et son collègue Olivier Houdé, professeur de psychologie, c’est donc à partir de 4 ans que l’on peut envisager les ordinateurs ou les tablettes comme «support occasionnel du jeu en famille». Donc ni tout le temps ni surtout d’appareil personnel pour l’enfant: «Avant 6 ans, la possession d’un tel équipement présente plus d’inconvénients que d’avantages», estiment les experts. Notamment en raison d’un usage «stéréotypé et compulsif» pour le bambin.

Entre 6 et 10 ans, il convient d’insister sur une «éducation systématique aux écrans», via l’école bien sûr mais aussi à la maison. Le temps quotidien d’usage doit être délimité, soit en laissant l’enfant se responsabiliser, solution qui a par exemple la préférence de Serge Tisseron, soit en précisant clairement le moment de la journée adéquat. Quelle que soit l’option choisie, une «relation de confiance» entre l’enfant et les parents reste essentielle.

Après 12 ans, ce sont surtout ce que les experts nomment «les usages nocturnes nocifs» qui doivent être contrôlés. Ce sont clairement les extinctions des feux trop tardives, l’apparition de somnolences ou de difficultés de concentration et bien sûr une baisse significative des résultats scolaires et de l’intérêt pour les études, qui doivent alors mettre en alerte. Là aussi, établir des règles claires sur le temps accordé aux écrans s’impose.

De même, «parler avec l’adolescent de ce qu’il voit et fait sur les écrans l’aide à développer son sens critique. La maturation cérébrale n’étant pas achevée, l’éducation et le contrôle des parents sont essentiels», conclut le rapport de l’Académie des sciences.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Getty Images