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16 novembre 2014

Louis Bertignac: «La scène, c’est irremplaçable»

Entre la sortie de son nouvel album et son retour prochain sur la scène romande, Louis Bertignac parle guitare bien sûr, mais aussi de «The Voice», de Téléphone et d’une période cool.

Louis Bertignac
«Que le morceau ait six mois ou trente ans, il est différent à chaque concert». Photo: Rudy Waks / modds

«Suis-moi» sonne plutôt comme un album apaisé, non?

Oui, c’est mon état d’esprit du moment. Je suis dans une période heureuse où j’ai juste envie de vivre les choses. De me faire plaisir et de faire plaisir avec des morceaux tendres ou énergiques, mais loin de la politique ou d’autres énervements que j’ai pu avoir.

Vidéo: le clip de Suis-moi - Source: Youtube

J’ai deux petites filles que j’adore, je suis amoureux, je m’entends bien avec les gens autour de moi. C’est bien.

Les riffs et les solos sont toujours là, quand même. Et on reconnaît bien le son Bertignac…

Forcément, je crois que c’est un peu tard pour que je me réinvente. Et je n’ai pas trop envie d’aller chercher des sonorités électroniques parce qu’elles sont à la mode.

Même après plus de vingt-cinq ans de carrière solo, vous restez le guitar hero de Téléphone et on vous imagine accroché à votre fameuse Gibson SG jour et nuit. Une image juste?

Jouer reste un bonheur, pourtant je peux rester plusieurs jours sans poser les doigts sur un manche. Pas en phase d’écriture de mélodies, ni en période de concerts, bien sûr, mais sinon, ça m’arrive souvent. D’ailleurs je perfectionne en ce moment mon piano, j’en ai un au milieu de mon salon.

Quel morceau?

Je travaille What'd I say de Ray Charles. Pas facile, mais je m’accroche.

La composition, c’est forcément sur une guitare?

Ces idées-là avaient par exemple été composées au piano, et quand vient l’inspiration, ça peut tout aussi bien être sur un ukulélé.

Activités sportives? Footing et jus de carottes?

Pas tellement, en fait. Mais quand même, quand un pote passe, je le prends au ping-pong. J’ai une table au milieu du jardin (n.d.l.r.: un petit parc, en fait, Louis Bertignac habite dans l’ancienne propriété de Didier Lockwood, près de Fontainebleau.)

A quoi ressemble une journée de Bertignac?

Ces temps, je me lève tôt. Six heures du mat’ sans réveil. Après, les trucs comme tout le monde, dont le café. Petit déj’ banal, de la tartine à l’œuf à la coque. Après, comme j’ai fini ma période de promo et que la tournée n’a pas commencé, je suis libre. Forcément, j’en profite. J’aime bien bricoler, par exemple. Et puis, je vais dans le studio que j’ai aménagé chez moi, je reprends les enregistrements là où je les ai laissés, je grave une idée de ligne mélodique, etc.

Un vieux rêve?

Carrément, oui. Depuis que j’ai 15 ans. A l’époque, j’essayais de jouer avec mes copains dans l’appartement de mes parents, ça dérangeait tout le monde. J’avais aménagé la chambre de ma grand-mère qui n’était pas là souvent avec des boîtes à œufs, mais rien à faire. J’ai attendu d’avoir 58 ans pour pouvoir jouer chez moi et enregistrer l’inspiration du moment. Si j’ai une idée à 3 heures du mat’ en guise d’insomnie, il me suffit de descendre. Très pratique parce qu’en plus, la première idée qui jaillit est souvent la meilleure. Après, il est difficile de retrouver le bon mélange. Et puis, à la guitare, il y a plein de manières de jouer un accord. Si je note juste qu’il s’agit d’un la mineur, je perds tout ce qui m’a inspiré. Parfois, je branche même une petite caméra pour me filmer et ainsi me rappeler le doigté.

Au grand désespoir des amateurs qui essaient de reprendre vos solos dans leur chambre à coucher… parce que vous ne jouez jamais deux fois pareil, non?

Je n’arriverais pas à refaire la même chose, d’ailleurs. En revanche, j’ai mon son. Chaque guitariste sonnera différemment. Parce que ça dépend un peu du matériel bien sûr, mais surtout du placement de la main gauche, ou de la manière dont on frappe les cordes avec la droite, de ses muscles, de ses positions.

Faire plaisir au public passe aussi par jouer les tubes de Téléphone. Casse-pieds?

Pas du tout.

Mon job est qu’après deux heures de concert, les gens aient des étoiles dans les yeux.

Que le morceau ait six mois ou trente ans, je change des trucs chaque soir. En plus, c’est pratique, je me trompe moins sur les anciens que sur les nouveaux.

Vous êtes ce qu’on appelle une bête de scène. D’où vous vient toute cette énergie?

D’abord du plaisir de jouer. Même chez moi, tout seul, empoigner une guitare, me fait beaucoup de bien. Ça m’emmène ailleurs, ça m’enlève tous mes soucis. Quand j’étais lycéen déjà, toutes mes angoisses – et j’étais un gamin plutôt inquiet – s’envolaient. Du coup, je jouais beaucoup, beaucoup. A 18 ans, je me débrouillais donc pas trop mal. Mais c’était comme un médicament, je ne pensais pas du tout en faire un métier.

Sans la musique, l’adolescence aurait été dure?

Encore plus dure. J’avais peur de ne pas trouver de job. Il y avait le service militaire qui approchait. C’était très flippant. Alors, je m’évadais…

Quel a été le déclic?

Lorsque j’ai commencé à tourner avec Jacques Higelin. Je sentais que j’apportais quelque chose. Ensuite, on a formé Téléphone avec mon pote Louis Aubert. On se disait qu’on en aurait peut-être marre après un album. A partir du second, ça roulait de mieux en mieux pour le groupe. J’ai su que je serais un musicos toute ma vie.

Et quand le groupe s’est arrêté?

Pendant quelque temps, je me suis dit que j’avais raté ma vie, que j’avais cassé le jouet. Mais ça a continué. Avec des moments difficiles, mais je m’y attendais…

Le succès, coup de chance ou beaucoup de travail?

J’ai tendance à dire qu’on a bien bossé. Même si on était dans une période où on était complètement déjantés, on travaillait dur. On ne passait pas notre temps à courir les filles et à jouir de notre notoriété. On se retrouvait, et on répétait, on improvisait, encore et encore. On s’aimait beaucoup et jouer dix heures par jour était un plaisir. Quand on posait nos instruments, on restait ensemble.

Le temps, l’expérience de vie, c’est un peu l’antistarification immédiate de «The Voice», non? Pourquoi avoir rejoint le jury?

Participer à The Voice ne suffit pas à faire de vous une star. Pour être connu quelque temps, oui. Mais pas plus. A leur place, je prendrais l’émission comme une expérience, pas comme un aboutissement. Un moyen supplémentaire et très actuel de vivre leur rêve. Maintenant que j’ai arrêté et que je fais The Voice Kids, je pense que c’est encore plus clair pour les enfants. L’époque a changé. Maintenant, la télévision joue le rôle de catalyseur pour aider à repérer les talents. Ils ont raison d’en profiter, non?

Et alors, pourquoi arrêter après deux saisons?

J’en avais un peu marre. Mes filles, qui vivent avec leurs mamans, viennent le week-end, et je préfère largement les voir.

Une partie du grand public vous a découvert à cette occasion, non?

Oui, j’ai attendu 60 ans pour devenir un sex-symbole. Franchement ça me fait surtout marrer. Il y a des inconvénients comme être arrêté tous les cinq mètres dans la rue pour un autographe ou une photo. Parfois, je m’y prête, parfois je dis non. Certaines personnes n’ont jamais acheté un de mes disques et ne connaissent pas Téléphone, c’est juste parce qu’elles m’ont vu à la TV. Ce n’est pas grave…

Etes-vous plutôt scène ou studio?

Scène. Je n’échangerais cette expérience contre rien au monde. Et qu’il y ait 5000 personnes ou 200, c’est égal. Il m’arrive de jouer devant très peu de gens, pour une fête privée.

Les jeunes rêvent-ils encore de devenir un guitar hero?

Je reçois plein de démos. Merci The Voice, parce que ma participation à l’émission a donné envie de jouer à plein de jeunes. Je ne m’étais pas donné ça comme mission, mais rien que pour ça, je ne regrette rien.

© Migros Magazine – Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey