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23 mars 2015

Loutre, y es-tu?

Disparu de Suisse à la fin des années 80, l’animal a été aperçu dans plusieurs régions ces dernières années. Cas isolés ou signe d’une réappropriation durable du territoire helvétique? Les scientifiques ne veulent pas se réjouir trop vite…

La loutre parviendra-t-elle à s’acclimater dans les rivières helvètes, où les effectifs de poissons sont en baisse?
La loutre parviendra-t-elle à s’acclimater dans les rivières helvètes, où les effectifs de poissons sont en baisse? (Photo: Keystone/Imagebroker/Michael Krabs)

Après plus de vingt ans d’absence, la loutre a pointé à nouveau le bout de son museau aux quatre coins du pays ces quatre dernières années: dans les Grisons, au Tessin et dans le Bas-Valais. Le printemps passé, c’est à Genève que l’animal a fait une première réapparition, repérée grâce à un piège photographique installé dans le but d’observer les populations de castors. Des analyses ADN de ses excréments ont confirmé la découverte. «Nous sommes à présent certains qu’il s’agit bien d’une loutre européenne, se réjouit Gottlieb Dändliker, inspecteur cantonal de la faune à Genève. Mais les échantillons n’étaient pas d’assez bonne qualité pour déterminer de quelle région précise provient le spécimen.»

En 2014, un spécimen a été surpris par un piège photographique à Genève.
En 2014, un spécimen a été surpris par un piège photographique à Genève.

Sur ce point, plusieurs pistes sont évoquées. «Nous savons que des loutres vivent en Haute-Savoie, poursuit-il. Mais aucune reproduction n’a jamais pu être prouvée. Il est possible également que l’individu provienne du Massif central ou de la région du Rhône. Ou encore qu’elle se soit échappée d’un zoo…» Car les loutres sont capables de parcourir de grandes distances et de franchir d’importants obstacles sur leur chemin.

Le retour de l’espèce en terres genevoises, même s’il ne concerne selon toute vraisemblance qu’un seul spécimen, est déjà perçu comme la récompense des efforts entrepris par le canton en faveur de la préservation des rivières et de l’assainissement de la qualité de l’eau. «C’est une belle victoire! Mais il ne s’agit pas encore de l’hirondelle qui annonce le printemps, nuance l’inspecteur de la faune. Les efforts doivent être poursuivis. Par exemple en ce qui concerne les barrages, que doivent pouvoir franchir les poissons mais également les mammifères aquatiques.»

Irene Weinberger fait partie du projet «Lutra alpina» qui étudie les comportements de la loutre dans l’arc alpin. La biologiste est également d’avis qu’il est trop tôt pour parler d’un véritable retour de l’espèce dans nos contrées:

Les individus observés en Suisse ne sont pour l’instant que des cas isolés. Mais il se trame incontestablement quelque chose… On observe d’ailleurs beaucoup de mouvements au sein des populations de loutres dans les pays frontaliers.»

Dans le cadre de sa thèse, la scientifique a mené plusieurs investigations, notamment en Styrie, une région autrichienne très semblable aux Préalpes helvétiques puisqu’elle est aussi très urbanisée.

La loutre d'Europe présentée par Christian Bouchardy, spécialiste français (Source: Youtube/ecranlocal)

«Selon les premiers résultats, il semble que la loutre parvienne à chasser en de nombreux endroits, y compris dans les cours d’eau qui ne sont pas dans un état naturel», explique-t-elle. En revanche, c’est lors des périodes de repos que la loutre requerrait «un environnement naturel préservé et doté d’une végétation abondante».

Victime collatérale de la pollution des cours d’eau

Le mammifère aquatique avait complètement disparu de la Suisse en 1989. A l’époque, on considérait que le pays n’était plus adapté à l’existence de la loutre pour plusieurs dizaines d’années. «Il n’y avait pas grand-chose à faire», indique Jean-Marc Weber, inspecteur cantonal de la faune à Neuchâtel et qui a mené plusieurs études à propos de la loutre il y a une vingtaine d’années. «Il faut dire que les taux de polychlorobiphényles (PCB) étaient très élevés dans les cours d’eau helvétiques!»

Jusqu’à récemment, on estimait en effet que cette source de pollution avait un impact direct sur les loutres, diminuant drastiquement leur fécondité. Mais de nouvelles études en Ecosse ont changé la donne: malgré une forte concentration de PCB dans l’eau, il a été prouvé que les loutres parviennent tout de même à se reproduire allégrement…

Carnivore opportuniste, la loutre avale toutes les proies qu’elle est capable de maîtriser.(Photo: Keystone/Imagebroker/David Tipling.)
Carnivore opportuniste, la loutre avale toutes les proies qu’elle est capable de maîtriser. (Photo: Keystone/Imagebroker/David Tipling.)

Aujourd’hui, c’est principalement le manque de poissons dans les rivières qui est pointé du doigt. Puisqu’ils constituent la majeure partie du régime alimentaire du petit mammifère. «Les effectifs de poissons sont en constante diminution depuis plusieurs décennies dans nos cours d’eau, déplore Jean-Marc Weber. Peut-être les loutres ont-elles plus de chances de s’acclimater autour des plans d’eau? Le lac de Neuchâtel me semble par exemple très adapté…»

Une ambassadrice de projets de renaturation

La fondation Pro Lutra, basée à Pontresina (GR), voit le retour de la loutre comme une chance en termes de biodiversité. Par exemple dans les rivières comme le Doubs, où les populations de poissons sont particulièrement fragilisées depuis plusieurs années. «On peut espérer qu’elles s’attaquent aux poissons en mauvaise santé puisqu’ils sont plus lents et donc plus faciles à attraper, explique Marcel Jacquat, délégué romand. Un tri qui permettrait d’améliorer la qualité de ces populations! A l’image du lynx qui rend ses proies plus craintives et oblige ainsi les troupeaux à se subdiviser.»

L’autre atout de la loutre est bien moins objectif: c’est sa petite bouille rieuse, qui plaît beaucoup au grand public… «Il s’agit d’une espèce joueuse, qui renvoie une image très sympathique, affirme Irene Weinberger. L’animal peut aider à convaincre les citoyens de soutenir les projets de renaturation des cours d’eau!»

Même si le retour de la loutre n’en est qu’à ses prémices, il s’agit déjà de préparer le terrain. «Un travail d’information est nécessaire auprès du public et des milieux concernés, notamment les pêcheurs et pisciculteurs, insiste Marcel Jacquat. C’est un prédateur naturel des rivières… Qu’on se rassure: jamais la loutre ne décimera les populations de poissons!»

Quelques tentatives de réintroduction avaient eu lieu dans les années 70, mais sans connaître pour autant le succès. Aujourd’hui, ce retour naturel de l’espèce est vu comme la piste à privilégier. «Le mouvement est certes lent, mais il nous laisse le temps de mieux l’encadrer», conclut Irene Weinberger. Autre avantage à laisser faire la nature: «Lors d’une réintroduction, les réfractaires au retour de cette espèce peuvent s’en prendre aux écologistes. Alors que dans le cas d’un retour naturel, personne ne peut être incriminé!»

Texte © Migros Magazine – Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin