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2 septembre 2013

Hannibal, le pire cauchemar romain

Brillant tacticien, le plus grand adversaire du futur empire fut aussi un mauvais stratège, précipitant la destruction de Carthage, explique l’historien Luc Mary dans son dernier ouvrage «Hannibal, l’homme qui fit trembler Rome».

Luc Mary, historien.
Luc Mary, historien.

Peut-être faut-il d’abord nous replonger dans le contexte de l’époque. Vous évoquez une guerre mondiale miniature, opposant Carthage et Rome. Pourquoi?

Nous sommes au IIIe siècle avant Jésus-Christ. L’essentiel du monde occidental se concentre autour de la Méditerranée, la Mare Nostrum des Romains. L’enjeu est bien le contrôle des voies maritimes de commerce, et notamment la Sardaigne et surtout la Sicile. C’est sur cette dernière île que se déroulent d’ailleurs les premiers heurts entre les deux grandes cités. Durant plus d’un siècle et demi, les guerres puniques constituent ainsi sans conteste le principal conflit de l’Antiquité.

Quelles sont les origines de cette Carthage un peu mythique, dont il ne restera rien après le passage des troupes de Scipion l’Africain?

L’autre nom de la ville est Elissa, qui n’est autre que la fille du roi de Tyr, Mutto. Contrainte de quitter la Phénicie (l’actuel Liban) au début du IXe siècle avant notre ère, pourchassée par son frère alors maître du royaume, Elissa et ses compagnons traversent toute la Méditerranée pour s’échouer non loin de l’actuelle Tunis. C’est en cherchant un terrain qu’ils déterrent une tête de cheval, qui deviendra le symbole de Carthage, dont le nom signifie «la nouvelle ville». En passant, il est amusant de constater que les futures grandes ennemies sont fondées presque en même temps: 814 av. J.-C. pour Carthage, 753 av. J.-C. pour Rome. Comme si leurs destins étaient communs dès leurs premières pierres…

Pendant des siècles, chacune s’occupe donc du développement de son commerce, sans chercher querelle à l’autre…

Rome et Carthage ont même été alliées contre Pyrrhus d’Epire (l’ancienne Yougoslavie) qui s’était aventuré en Italie. Les Puniques avaient alors aidé Rome à repousser l’envahisseur. Mais, plus tard, la montée en puissance de Carthage inquiète les Romains, qui craignent de perdre leurs débouchés commerciaux en Méditerranée. Prospères, les Carthaginois sont alors devenus les dignes héritiers de la civilisation phénicienne. A la fois marins et marchands, ils dominent le commerce de la Méditerranée occidentale de l’Afrique à la Sicile, en passant par la Sardaigne et l’Espagne. Carthage elle-même est deux fois plus grande que Paris, entourée de trois rangées de remparts hauts de 15 mètres, avec un port rectangulaire pour les marchands et un autre, circulaire, pour les militaires; alors que des casernes et des écuries pour les chevaux et les éléphants parsèment la cité. L’historien Appien écrira:

Par leur puissance, ils furent les égaux des Grecs, et par leur richesse des Perses.

Rome et Carthage partagent un même régime politique, ce sont toutes deux des républiques…

Oui, mais celle des Puniques est profondément divisée entre deux grandes familles: les Barcides, dont sera issu Hannibal, qui sont hostiles aux Romains. Et le parti des Hannonides, défavorable à un conflit ouvert. Cet antagonisme aura, à mon sens, une grande importance dans l’échec d’Hannibal en Italie.

Quant à leur structure militaire, tout les oppose: armée de circonscription longue et généraux à la gloire éternelle côté romain, mercenariat et méfiance envers les hauts militaires côté carthaginois…

Absolument. D’une certaine façon, les chefs d’armée puniques ont le choix entre la mort - tout faux pas militaire étant passible de la peine capitale - et l’exil; puisque le Sénat de Carthage, appelé le Conseil des 104, se méfie des généraux trop puissants. Quant aux soldats puniques, ce sont des mercenaires issus d’une mosaïque de peuples du pourtour de la Méditerranée, des Gaulois aux Africains en passant par les Libyens et les célèbres cavaliers numides. Alors qu’à Rome, les citoyens devaient jusqu’à vingt-cinq ans de leur vie au service militaire.

Et puis, en -264, Rome prend prétexte de l’appel de ses alliés marmetins bloqués par les Carthaginois en Sicile pour entrer en guerre contre sa grande rivale…

Officiellement pour venir en aide à ses «frères de race», selon les propos tenus au Sénat romain. Cependant il s’agit aussi et surtout de conjurer la menace maritime punique. Faisant figure de guerre préventive, la première guerre punique a donc aussi des motifs économiques, puisque le contrôle de la Sicile aurait permis à Carthage de prendre pied en Italie du Sud. Elle dure près de vingt ans, et après une issue longtemps incertaine: la supériorité terrestre des Romains répond à celle des marins puniques. Elle finit quand même par la victoire de la République romaine. Carthage perd la Sicile, se voit interdire d’attaquer Syracuse, alliée de Rome, est aussi contrainte de verser une importante indemnité de guerre. Incapable de payer ses mercenaires, elle devra faire face pendant plus de trois ans à leur révolte et à une guerre interne dont Hamilcar, le père d’Hannibal, viendra difficilement à bout.

Troisième fils d’Hamilcar, Hannibal grandit donc dans la haine de Rome...

Hannibal traverse le Rhône avec ses éléphants. Peinture d’Henri-Paul Motte après 1878.
Hannibal traverse le Rhône avec ses éléphants. Peinture d’Henri-Paul Motte après 1878.

Il a 10 ans lors de la guerre des mercenaires. Un de moins lorsque son père lui fait prononcer son fameux serment de rester à jamais un ennemi de Rome. Il a juré de venger l’honneur de Carthage.

Peut-on le décrire physiquement?

On dit qu’il ressemblait à son père: le teint mat, barbu, les cheveux bouclés, d’assez haute stature. Il perdra un œil durant la traversée des marais toscans.

Il est donc nommé chef des armées à 26 ans…

Par acclamation du peuple, et succédant non pas à son père, mais à son beau-frère Hasdrubal le Beau, mort en 221 av. J.-C. Son armée se compose d’un ensemble multiethnique de 100 000 mercenaires, qui vont s’élancer dans une folle épopée pour porter la guerre jusqu’en Italie.

En mai 218 av. J.-C., soit vingt-trois ans après la fin de la première guerre punique, Hannibal décide de s’y rendre non pas par mer, mais par voie terrestre, et c’est le début d’un fameux périple de sept mois passant par les Alpes, qui assoit sa légende…

Mais avant les Alpes, il faut déjà que cette immense armée traverse une Espagne peu pacifiée, où elle subit de multiples attaques de peuplades hostiles. Si bien que de nombreux hommes meurent avant même le franchissement des Pyrénées. Hannibal doit en laisser plus de 10 000 sur place pour assurer la domination carthaginoise. Le long de la Méditerranée, ils font ensuite face aux harcèlements des Gaulois. Si bien qu’au moment où il arrive devant la chaîne des Alpes, ses effectifs ont fondu de moitié.

Vient ensuite la célèbre traversée…

Un épisode horrible qui dure quinze jours, dans la neige, le harcèlement des tribus montagnardes, les chutes, les éboulements. Autant de dangers qui provoquent la mort quotidienne d’un millier de soldats! Et la descente côté italien sera aussi meurtrière, 5000 hommes supplémentaires y laissant la vie. Ce ne seront finalement que 20 000 guerriers bien fatigués qui parviendront jusqu’en Italie.

Deux déceptions à ce sujet en lisant votre livre : les éléphants ne sont pas tous morts en montagne, et Hannibal ne serait pas passé par le col du Petit-Saint-Bernard…

En fait, la plupart des pachydermes (ils étaient 37 au départ) mourront dans les marais toscans, noyés. Quant au col, l’historien Tite-Live cite Hannibal qui galvanise ses troupes au sommet en leur montrant l’Italie. Cela correspond plutôt au Mont-Clapier, entre les Alpes-Maritimes et le Piémont italien.

Malgré cette déroute, la perte des trois quarts de ses troupes et de ses éléphants, Hannibal va pendant deux ans remporter quatre victoires contre Rome, dont la première a pour cadre le Tessin. Comment l’expliquer?

Par le génie tactique – plutôt que stratégique – d’Hannibal, assurément. Les généraux romains semblent aussi trop sûrs d’eux, arrogants, et tombent dans les pièges tendus par le Carthaginois.

Notamment lors de sa plus grande victoire, celle de Cannes…

Elle se déroule le 2 août 216 av. J.-C. Hannibal sait ses forces largement inférieures en nombre, avec 50 000 hommes contre 80 000 du côté de l’adversaire. Il utilise au mieux sa principale force: sa cavalerie, en plaçant son infanterie plus faible au centre (notamment les Celtes), laissant ses cavaleries numides et gauloises sur les côtés. Les Romains pensent enfoncer ses troupes, jettent toutes leurs forces dans la bataille alors que les flancs puniques se referment sur eux. Il y aura 47 000 morts parmi les légions, dont 80 sénateurs, contre seulement 6000 dans les rangs carthaginois. Un exemple de réussite tactique, toujours enseigné dans les écoles militaires…

Cette nuit-là, Hannibal prend toutefois la décision de laisser son armée se reposer, et de ne pas marcher sur Rome pourtant très affaiblie.

Evidemment, avec le recul, on dit ensuite que c’était pourtant la seule chose à faire. Il faut cependant d'abord se rappeler qu’il ne cherchait pas à envahir Rome, mais à forcer l’adversaire à négocier la reddition de la Sicile et la Sardaigne tout en restaurant l’honneur de Carthage. D’autre part, plusieurs centaines de kilomètres le séparent alors encore de la ville ennemie, qui est protégée par le mur Servien. Ce qui supposerait un siège pour lequel les Carthaginois ne sont pas équipés.

Après le célèbre épisode des délices de Capoue, où Hannibal et ses troupes s’abandonnent après avoir conquis la ville, il devient en quelque sorte prisonnier de ses conquêtes…

Pendant une dizaine d’années, il reste en Italie du Sud, entre autres en Calabre. Il conquiert quelques cités, soutenus notamment par les Macédoniens, eux aussi ennemis de Rome.

Reste que cela l’engage dans une vaine guerre d’usure dans le sud de l’Italie pendant une décennie, alors que de son côté Rome regagne le terrain perdu…

Voilà. Une grande victoire tactique n’aura pas été transformée en succès stratégique. Rome parvient petit à petit à mobiliser à nouveau 100 000 hommes, alors que de son côté Hannibal ne recevra jamais les renforts réclamés à Carthage.

C’est ce qui vous fait dire que, finalement, c’est autant le manque de soutien des siens que son adversaire qui provoqua sa défaite.

Oui parce qu’au fond Carthage considère qu’il mène une sorte de guerre personnelle en Italie, et refuse d’engager davantage de fonds pour lever de nouvelles troupes de mercenaires.

Plus tard se déroulera la seule confrontation entre Hannibal et un général romain aussi fin tacticien que lui, Scipion l’Africain.

En -202, après trente-quatre ans d’absence, Hannibal foule à nouveau le sol africain. Il affronte l’armée romaine à Zama (environ 160 kilomètres au sud-ouest de l’actuelle Tunis). Mais la victoire a changé de camp: les Numides ont rejoint les rangs romains, et Scipion aménage des couloirs entre ses troupes pour cribler de projectiles les éléphants carthaginois. Carthage capitule pour la seconde fois. Les Romains la détruiront pierre par pierre, la ville brûlant pendant des jours. On versera du sel pour que rien ne repousse sur cette terre qui osa défier Rome. Hannibal, lui, devra s’enfuir en exil et finira par se suicider.

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Julien Benhamou