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29 octobre 2012

Lucienne Peiry: dénicheuse de talents bruts

Elle arpente le globe pour découvrir de nouveaux artistes, marginaux, écorchés, orphelins des musées. Rencontre avec Lucienne Peiry, une femme en mouvement, qui joue les sentinelles de l’Art brut.

Lucienne Peiry devant un grand tableau d'Art brut
Lucienne Peiry (ici 
devant une toile géante d’Auguste 
Walla): «Dans l’Art brut, c’est l’instant 
de jubilatoire invention qui compte.»

Le regard bleu cinglant, tout irradiée d’un soleil intérieur, elle rentre d’un voyage à Bali. Où elle a découvert une femme hors du commun. «Ce n’est pas fréquent de rencontrer des artistes d’Art brut encore vivants!» Oui, Lucienne Peiry, 51 ans, est aujourd’hui défricheuse de talents, dénicheuse de créateurs cabossés, marginaux, qui gravitent dans la pénombre de leur imaginaire.

Comme cette artiste balinaise, Ni Tanjung. Qui, à 83 ans, vit dans une chambre minuscule. Une fenêtre borgne, une ampoule, c’est là qu’elle passe ses journées assise en tailleur sur son lit. «Elle a vécu plusieurs deuils successifs. Il lui reste une fille qui s’occupe d’elle. Elle vit dans un univers de femme misérable, solitaire, qu’elle arrive néanmoins à enchanter», s’émerveille Lucienne Peiry en étalant les œuvres de Ni Tanjung sur une grande table.

L’historienne de l’art a récemment rencontré la Balinaise 
Ni Tanjung, 83 ans, artiste d’Art brut. (photo: DR)
L’historienne de l’art a récemment rencontré la Balinaise 
Ni Tanjung, 83 ans, artiste d’Art brut. (photo: DR)

Des figurines découpées dans un papier sommaire, puis décorées à la craie grasse, avant d’être assemblées sur des structures de fibres végétales. Autant de bouquets de visages qui lui ressemblent et que l’artiste regarde toujours, au cours de la dernière phase, dans l’oblique d’un miroir. Ni Tanjung en a rempli sa chambre, dessinant parfois sur les murs, ou installant ses marionnettes sur un fil pour un étrange théâtre muet.

Des créateurs marginaux qui n’ont pas conscience de l’être

«C’est une rencontre puissante qui me marquera à vie», dit encore Lucienne Peiry, qui a ramené ces œuvres originales, intransportables, non pas dans ses valises, mais dans des caisses spéciales faites sur mesure. Elle a encore pris quatre cents photos et fait réaliser un film, autant de documents qui seront montrés lors d’une exposition collective en 2014 à Lausanne.

Directrice de la Collection de l’Art brut à Lausanne pendant dix ans, Lucienne Peiry est aujourd’hui une «exploratrice, ambassadrice», chargée de dénicher l’Art brut là où il se trouve. Parfois à deux pas de chez nous, en Valais, à Fribourg, à Paris, ou à l’autre bout du monde. Mais comment débusque-t-elle ces talents dissidents, reclus dans leur fiévreuse autarcie? «J’ai souvent des aides, médecins, voisins ou entourage familial, qui me signalent ces créateurs potentiels. Des visiteurs nous informent parfois de l’existence d’un cousin qui fait de la broderie ou d’une voisine qui confectionne des tricots qu’elle redéfait chaque soir. Alors, je vais sur place pour en prendre connaissance.»

Ce sont des inadaptés qui ont malgré tout pris la parole.

Bien sûr, certains artistes sont à la frontière des genres. Mais ce qui définit le mieux ces créateurs marginaux, c’est qu’ils n’ont même pas conscience de l’être. «Dans l’Art brut, c’est l’instant de jubilatoire invention qui compte. La plupart du temps, ces gens fabriquent, s’émerveillent de leurs trouvailles. Le résultat compte moins que le faire. Certains détruisent leurs œuvres aussitôt qu’elles sont terminées.»

Souvent autodidactes, ils ne travaillent que par eux-mêmes et pour eux-mêmes à partir de matériaux simples, voire médiocres qu’ils transcendent de leur infinie féerie. Il y a de l’ignorance à la base, une ignorance féconde qui les pousse à tout inventer et qui les dote d’une créativité insatiable, une ivresse obsessionnelle.

Secret, silence, solitude. Trois mots clés qui reviennent pour parler de ces artistes qui ont vécu un bouleversement intérieur, guerre, exil, exode, deuil. «Ce sont des inadaptés, des excentriques à qui l’on n’a pas donné la parole, mais qui l’ont prise malgré tout, en peignant, en sculptant ou en écrivant.»

Avec le temps, l’historienne de l’art a appris à reconnaître ce langage personnel qu’ils développent. «Il est parfois difficile d’entrer en contact avec eux. Mais souvent la rencontre se passe bien, même si la relation n’est pas verbale», explique Lucienne Peiry. Sûr que ces rebelles pacifistes, assoiffés de liberté, la bouleversent à chaque fois.

Les asiles d’aujourd’hui sont moins propices à l’Art brut

Alors Lucienne Peiry voyage pour découvrir cet art nomade, désobéissant, souvent déconcertant. Qui se trouve parfois dans les hôpitaux psychiatriques mais pas seulement. «Il ne suffit pas d’aller dans un asile pour trouver ce genre d’artistes! Et puis, l’Art brut n’est pas l’art des fous, mais de ceux qui ont échappé au conditionnement culturel. Leur travail retrouve des valeurs sacrées et nous mène aux origines, aux premières pulsations de la création.»

Il semblerait d’ailleurs que les asiles d’aujourd’hui soient moins propices à ce genre d’expression que ceux des années 50, quand Jean Dubuffet en faisait la collection. «Les traitements médicamenteux apaisent les patients et on trouve moins d’œuvres originales dans les hôpitaux psychiatriques. Il faut aller les débusquer dans d’autres lieux!» Comme dans les EMS et partout ailleurs. Puisque la plupart de ces artistes ont des vies ordinaires de chauffeur de taxi, coiffeur ou simple mère de famille…

C’est au Bénin que Lucienne Peiry espère partir en 2013. Sur la trace d’un artiste dont on lui a parlé. «J’espère pouvoir lui rendre visite. Chaque rencontre est déroutante, inattendue. Et incertaine. C’est ça qui rend l’aventure extraordinaire.»

Auteur: Patricia Brambilla

Photographe: Jeremy Bierer