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29 septembre 2014

M...! Mon enfant dit des gros mots!

Il n’a pas encore soufflé sa troisième bougie et voici que votre petit ange se met à jurer. C’est grave docteur?

Illustration humoristique de François Maret: deux parents comparent l'évolution langagière de leurs enfants.

«Putain! Bordel!» Assis sur sa chaise en train de manger un yaourt, Alexandre regarde sa maman tout sourire, visiblement très fier de l’effet produit par les deux mots qu’il vient d’articuler. Face à lui, la principale intéressée fait mine de ne rien avoir entendu. Le petit garçon recommence alors, jusqu’à la réaction attendue. «Ça suffit! Tu sais, c’est très vilain de dire des gros mots. Je ne veux plus entendre cela dans ta bouche!»

Combien sont-ils à jouer les petits Alexandre leur troisième bougie à peine, voire pas encore soufflée? Jurons en tout genre, souvent accompagnés de pipi caca, les «vilains mots» se succèdent dans la bouche de ces trésors au vocabulaire jusqu’alors si sage. Que s’est-il passé? C’est grave docteur?

Muriel Heulin, psychologue-psychothérapeute et fondatrice du Centre périnatal Bien naître, bien grandir, à Genève.
Muriel Heulin, psychologue-psychothérapeute et fondatrice du Centre périnatal Bien naître, bien grandir, à Genève.

Pas tant que cela, selon Muriel Heulin, psychologue-psychothérapeute et fondatrice du Centre périnatal Bien naître, bien grandir, à Genève.

Les gros mots font leur apparition vers 3 ans, au moment où l’enfant commence à bien maîtriser le langage.

C’est aussi l’âge où il teste les limites et où il imite de plus en plus son entourage, que ce soit à la crèche ou dans le cocon familial. «Cela nous arrive à tous d’avoir un gros mot qui nous échappe. Certains parents se reprennent, d’autres s’excusent ou s’énervent. L’enfant va vite sentir que ces mots-là ne sont pas anodins.»

De fait, votre petit ange aura tôt fait de reprendre à son compte ces mots enveloppés d’une aura toute particulière, voire carrément magique. Conscient du pouvoir de cette nouvelle arme, c’est à dessein qu’il va tester son effet sur son entourage, répétant selon les cas inlassablement les vocables interdits.

Un désir d’attirer l’attention de toute-puissance

Inutile de s’en offusquer plus que de raison, car, comme le souligne Muriel Heulin, ce passage fait partie intégrante du développement. «L’apparition des gros mots est liée à l’affirmation de soi et coïncide avec le moment où l’enfant prend conscience de son appartenance à un groupe. Si les copains de la crèche et plus tard de l’école en disent, faire de même sera une manière de s’intégrer.» De même, s’il voit son père ou sa mère jurer dans une situation frustrante, il aura tôt fait de reproduire ce comportement lorsqu’il sera confronté à une difficulté.

Fabrice Brodard, psychologue spécialiste de l’enfant et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne.
Fabrice Brodard, psychologue spécialiste de l’enfant et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne.

A cela s’ajoute le désir d’attirer l’attention. «A table ou s’il est exclu d’une conversation d’adulte, l’enfant va rapidement comprendre qu’il peut couper net un échange et attirer les regards», poursuit Muriel Heulin. Face à ce type de comportement, il est important de ne pas feindre l’ignorance, prône Fabrice Brodard, psychologue spécialiste de l’enfant et maître d’enseignement et de recherche à l’Université de Lausanne (lire ci-contre). Idem lorsque les gros mots sont liés à la colère ou à la frustration:

On lui explique qu’il existe des mots plus adaptés pour décrire ce qu’il ressent.

Et si cela persiste? Doit-on se résoudre à vivre avec un charretier à la maison? Sans aller jusque-là, Muriel Heulin rappelle qu’un enfant a besoin de temps pour intégrer une nouvelle compétence, qu’il s’agisse de la marche, du «non» ou des gros mots... La solution? Répéter encore et encore que les gros mots, c’est pas beau, et attendre. Cela finira par passer, pour revenir sans doute un beau jour... à l’adolescence.

© Migros Magazine – Viviane Menétrey
Illustration: François Maret

Auteur: Viviane Menétrey

Photographe: François Maret (illustration)