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1 juillet 2013

Lou Doillon: «Ma musique, c'est enfin moi»

Sorti l’année de ses 30 ans, le premier album de Lou Doillon a fait en 2012 la une de la presse. L’actrice se révèle désormais sur scène. Avant d’investir celle du Paléo Festival (le 23 juillet), elle évoque un univers qui lui ressemble.

la chanteuse Lou Doillon accroupie
Lou Doillon a quitté le cinéma pour se tourner vers la musique. (Photo: Keystone - Annie Collinge)

Vous êtes en tournée actuellement?

Après une première série de concerts depuis cet hiver, je suis revenue dans une sorte de «promo-tournée»: mon album vient de sortir aux Etats-Unis, en Australie, en Angleterre et en Allemagne. On accompagne cela tout en devant repartir sur les routes tout bientôt.

Comment appréhendez-vous la scène?

Très différemment des performances théâtrales dont j’ai davantage l’habitude. Il y avait une sorte de rituel, un grand silence, un climat un peu particulier. Là, j’ai commencé par des clubs, de petites salles un peu obscures de 800 ou 1000 places avec bar dans le fond. C’est un joyeux bordel, les gens peuvent rigoler, danser. On est obligé de focaliser sur la musique, et souvent de repartir chercher l’attention du public. Cela donne une certaine intimité. On peut se parler, se laisser aller à des moments d’émotion, ça bouge beaucoup.

Vidéo: "Devil or Angel", second single extrait du premier album de Lou Doillon. (source: LouDoillonVevo - Youtube)

Diriez-vous que, contrairement au cinéma où vous entriez dans un univers, là c’est enfin le vôtre?

C’est sûr. J’ai passé quinze ans à dire les phrases des autres, ou à défiler avec les habits de créateurs. Etant fille de réalisateur et (demi) sœur de photographe (Kate Barry), j’ai appris depuis petite qu’être actrice au sens classique consiste à se mettre au service de l’univers du metteur en scène. Et j’aime bien ça, subir la projection d’un autre. Mais j’éprouve maintenant une grande joie de pouvoir m’immerger dans ce qui m’est propre. Et de voir que je peux le partager, qu’il parle aux gens qui viennent m’écouter.

La musique, c’est plus sérieux que le stylisme ou le cinéma?

C’est d’abord sûrement un monde qui se prend moins au sérieux. Il y a encore beaucoup de sous dans le cinéma et dans la mode. Au contraire, l’industrie de la musique va mal depuis dix ou quinze ans. Cela oblige à une remise en question permanente. Cela contraint à se montrer sincère, aussi. C’est la démarche que j’ai choisi de faire, avec un spectacle qui est très proche de moi, où je me mets à poil moralement.

Vous avez posé pour «Playboy». Cet album vous déshabille-t-il davantage?

… qu’être à poil sur papier glacé? Bien sûr! A ce sujet, je suis bien la fille de ma mère qui disait «ça fera rire les petits enfants»: la nudité ne me choque pas. Je n’ai pas non plus une si grande pudeur intérieure. Je viens d’une grande famille d’artistes, où tout se joue dans le regard de l’autre. Autant dire que ma parano est forte à ce sujet. Du coup j’apprécie de représenter une sorte d’alternative, faire un premier album à 30 ans, être féminine sans porter des minijupes tout le temps, être aussi «costaude» dans sa tête qu’un mec et pour autant jouer la playmate. J’aime bien mettre un peu le désordre dans les petites cases bien rangées où on cherche à me mettre.

La célébrité passe alors au second plan?

Elle n’a jamais été au premier! Je ne me reconnais pas du tout dans cette sorte de propagande permanente du succès, de la perfection et du bonheur argenté. C’est pour ça que j’ai pris, il y a huit ans, une guitare pour écrire des chansons. Quand je peux m’asseoir sur le rebord d’une scène et partager ce genre de vision, ça me fait du bien, ça me rassure.

Chanter vos propres textes, ça évite l’étiquette de l’actrice qui doit passer par la case chanson?

Pour les cyniques, peut-être. D’ailleurs, même s’il est présenté aujourd’hui comme un conte de fées, le projet a failli avorter. Je n’osais pas. Et lors des premières rumeurs, les commentaires n’ont pas été très tendres. Après, tout a été très vite. Nous avons enregistré en vingt-cinq jours, et huit jours après la sortie on était disque d’or. Cela dit, je ne dénigre pas du tout les interprètes. Je suis issue d’une famille d’interprètes, d’ailleurs. Moi j’ai la bizarrerie d’être sans doute meilleure en étant moi-même. Mon père m’a dit un jour que dans un monde de moins en moins fantaisiste, je n’ai pas trop ma place. Il a raison. Pour l’instant, je n’ai pas envie de chanter pour chanter, et donc d’interpréter des textes d’autrui. C’est ma singularité. C’est l’envie de m’exprimer qui domine.

Votre voix n’est pas sur le même ton que celle de Jane Birkin ou de Charlotte Gainsbourg. Métaphoriquement, prenez-vous enfin votre propre… voie?

C’est une bizarrerie d’avoir été très présente si longtemps dans la presse populaire en raison de la célébrité de ma famille, ou parce que je suis une fille sympa à qui l’on demandait beaucoup de promo, souvent pour des projets obscurs que personne n’allait voir. J’ai fait vingt-deux films. A part Mauvaises fréquentations, Embrassez qui vous voulez de Michel Blanc et un peu Nana à la télévision, on ne peut pas dire que le succès public ait été au rendez-vous. Et je ne parle même pas du théâtre. Alors avoir la couverture de Playboy ou de Elle pour un spectacle comme Lettres intimes qui s’adressait plutôt aux intellectuels de 50 ans, ça a forcément quelque chose de frustrant. Ce qui m’a donné l’image d’une sorte de jet-setteuse ou de mondaine cocaïnée – parce qu’on me prenait pour la fille de Gainsbourg – alors que je passais mon temps à bosser. C’est pour ça qu’avant le succès critique de l’album, c’est bien le succès public qui me met en joie.

Sans compter que comme vous avez touché à beaucoup de choses différentes, on vous a toujours un peu soupçonnée d’une sorte de rente de situation…

Voilà. Ce complexe bien français de la «fille de» qui prend la place de gens plus talentueux grâce à son nom. En même temps, peut-être que c’est à cause ou grâce à ces malentendus que je me suis mise à écrire des chansons puis, sous l’impulsion d’Etienne Daho, à faire un album. Alors finalement tout est bien.

Et quand l’album est sorti?

Ça a été l’image extrême inverse, genre voilà des années qu’elle crève la dalle dans un 10 mètres carrés seule avec sa guitare et son fils. Bon, ce n’est pas grave, en même temps. Avec ces chansons, on sait précisément qui je suis. Mon image si brouillée s’éclaircit soudain. Et si on ne m’aime pas, eh bien on sait précisément pourquoi.

D’ailleurs, pour une fois, plusieurs critiques ont comparé votre travail avec votre père réel et non fantasmé, Jacques Doillon. Notamment en raison du caractère assez artisanal de l’album. Vous l’accueillez avec plaisir?

J’ai forcément été influencée par Serge (Gainsbourg, ndlr.), comme tout le monde autour de moi. Cela dit, très étrangement, ma mère n’écoute pas tant de musique. Et j’ai surtout connu Serge Gainsbourg dans sa période Gainsbarre, avec un ego surdimensionné qui faisait qu’à part sa musique on n'écoutait rien. Et finalement même plus sa musique. Je ne connaissais finalement de son répertoire que ce que chantait ma mère, que j’accompagnais en tournée. Melody Nelson, je devais avoir 16 ans lorsque je l’ai entendu pour la première fois. Ma culture musicale est venue de Jacques Doillon en fait. Lorsqu’il crée un scénario, il écoute de la musique en permanence. Un peu comme un écrivain qui a un rapport mystique avec ces notes dont il ne joue pas: on écoutait en silence, presque religieusement, Bob Dylan, Nina Simone ou Leonard Cohen. Arno, qui est un de mes musiciens préférés, j’allais le voir en concert avec lui. Il m’a même initiée à des choses moins classiques comme les Clash ou Nirvana.

La musique, ça va continuer pour vous?

Absolument, et totalement. J’adore le contact avec le public et bosser sur des chansons. Et puis c’est un rythme qui me convient bien: je suis plutôt une lève-tard, qui n’aime pas trop regarder trop loin dans l’avenir. Ça passait moins bien au cinéma, là je me sens, disons, adéquate. Mais je ne ferme pas la porte non plus. Comme la musique me rend plus nette, plus claire, je pense que ce sera aussi plus simple de se trouver avec les réalisateurs qui désirent travailler avec moi, sans faire trop de parade dans laquelle d’ailleurs je ne suis pas très douée. Plus on se sent bien avec soi, plus on se précise, plus les choses se mettent en place dans la vie, non?

Auteur: Pierre Léderrey