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22 mai 2017

Macron, la grande illusion?

Les premiers pas du jeune homme pressé élu à la présidence de la République française suscitent un enthousiasme mondial. Reste à savoir si la belle apparence résistera aux dures réalités politiques et si l’action sera aussi efficace que la communication.

Bien des défis attendent Emmanuel Macron, dont le plus ardu sans doute consistera à réformer le droit du travail.

«Elu produit de l’année.» Hormis peut-être cette «une» ironique du magazine Causeur, c’est l’extase et même l’épectase médiatique qui accompagne en France comme à l’étranger les premiers pas du président Macron. Le jeune homme pressé avait promis une présidence «jupitérienne»: le voilà sur l’Olympe avant même les premiers coups de tonnerre.

Certes les motifs de s’ébaubir peuvent paraître innombrables. La jeunesse, d’abord, dans un pays où il faut remonter à Napoléon pour trouver si blanc-bec à la tête de l’Etat. L’optimisme, au milieu d’un peuple souvent dépeint comme l’un des plus déprimés du monde. La mise en pièces du clivage gauche-droite dans une classe politique où l’affrontement idéologique, front contre front, a toujours fait partie du paysage.

Et puis surtout beaucoup d’allure – on l’a vu très bien se tenir par exemple, le petit Macron, lors de sa première sortie à l’étranger, chez maman Merkel. Quand les deux précédents titulaires du poste ont fini quasi en objets de risée universelle. Un côté enfin incollable en économie, domaine où les maîtres de l’Elysée ont rarement brillé.

Restera à composer avec une Assemblée profondément renouvelée et surtout à affronter, dans un pays où l’épouvantail le plus efficace s’appelle réforme, le troisième tour social. C’est là probablement le principal défi qui attend le roi Macron. D’autant que les moins bien disposés à son égard, les électeurs de Mélenchon et Le Pen, sont aussi les plus populaires. De quoi refaire le match France d’en haut-France d’en bas?

«La popularité d’un président français est un capital qui se dilapide rapidement»

Léonard Bender, avocat, binational, ancien vice-président du Parti radical suisse, membre des Républicains

Macron, de la poudre aux yeux?

La sentence paraît bien prématurée vis-à-vis de quelqu’un qui, en une année, a créé un parti, écarté du second tour la droite et la gauche, et réalisé le rêve de Giscard d’Estaing de rassembler deux Français sur trois. Le seul fait de sa victoire devrait inciter à beaucoup d’humilité: quelqu’un qui a réussi une telle performance peut déjouer bien des pronostics. On ne peut réduire le phénomène à une Montgolfière.

Vous comprenez donc les Républicains qui répondent positivement à la main tendue du président?

Macron lui-même a dit que son but était de déstabiliser la droite. Mais il ne suffit pas de nommer Edouard Philippe à Matignon et Le Maire à Bercy pour considérer que les Républicains font partie du gouvernement. La volonté chez certaines personnes de se rallier alors que les législatives n’ont pas encore eu lieu relève du calcul et de l’attrait que peuvent exercer des postes ministériels. Ces démarches individuelles n’engagent pas la droite républicaine à ce stade. Une fois les législatives passées, on pourra toujours examiner, selon la situation, s’il y a des accommodements possibles. Ce qui ne serait, là, pas choquant.

Quelle serait selon vous la principale explication à la victoire de Macron?

La persistance du chômage de masse, malgré les passages successifs de la gauche et de la droite au pouvoir, a fini par amoindrir la crédibilité de la parole gouvernementale et donné un espace à une majorité de citoyens se disant: «pourquoi ne pas essayer autre chose, plutôt que de continuer dans les alternances à couteaux tirés?» Une autre raison tient au talent: contrairement à bon nombre d’analystes qui disaient semaine après semaine que le phénomène allait se dégonfler, je n’ai jamais sous-estimé Macron.

Quel est-il justement, ce talent?

Il suffit déjà de regarder son parcours. D’abord dans la commission Attali, nommée par Sarkozy pour trouver des réponses aux défis qui se posent à la France en termes de modernisation. Il était rapporteur adjoint et, à cette occasion, il a pu se confronter à tous les leaders d’opinion, de la société civile, de l’économie, comme à l’international. Ensuite, comme secrétaire général adjoint de l’Elysée, un poste fondamental dans la transversalité, il s’est trouvé au cœur de la machinerie politique et administrative de tous les ministères. Une connaissance que ne vous donnent jamais les grandes écoles

Et comme ministre de l’Economie?

Il a fait des propositions toutes marquées par une exigence de modernité, d’efficacité. Ajoutez-y la jeunesse de la personne, son parcours intellectuel: Macron est un produit de la méritocratie française. Enfin, il a eu le courage et l’habileté de quitter le navire avant le naufrage, pour ne pas apparaître comme un rescapé, et éviter ainsi qu’on lui impute le bilan de Hollande, malgré les efforts méritoires de la droite, des mélanchonistes et de tout le monde dans ce sens.

Quels sont les principaux obstacles que devra affronter Macron?

La popularité pour un président français est un capital qui se dilapide rapidement. Il ne devra pas croire que le temps est son principal allié. Il devra dès les premiers moments s’attaquer à un droit du travail trop rigide, travailler à réduire l’emprise de l’Etat. Je ne crois pas en effet à son idée de présidence jupitérienne. Cela marchait lors d’un septennat où le président pouvait se positionner au-dessus de la mêlée. Le passage au quinquennat a changé la donne: le président est tenu directement pour responsable de la politique conduite, et c’est à lui que les mécontents demanderont des comptes, non plus à un Premier ministre paratonnerre. Je ne crois pas non plus à la fin du clivage gauche-droite. Le naturel risque de revenir au galop.

Textes: © Migros Magazine | Laurent Nicolet

Auteur: Laurent Nicolet