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6 mars 2017

Madame Migros

Epouse du fondateur, Adèle Duttweiler a joué un rôle essentiel dans l’essor du distributeur. Ancienne rédactrice en cheffe de «Construire» et directrice de la presse Migros, Charlotte Hug peut en témoigner.

Adèle Duttweiler
Adèle Duttweiler, cofondatrice de Migros, était une femme intelligente, incorruptible, mais aussi drôle et bonne vivante (photo: Archives FCM).

En 1911 déjà, les Suisses pendulaient. Ainsi, régulièrement, une jeune femme de 18 ans répondant au nom d’Adèle Bertschi prenait le train à Horgen (ZH), où elle résidait, pour se rendre à Zurich où elle contrôlait des semences pour le compte de l’EPFZ. Tout aussi régulièrement, un homme dénommé Gottlieb Duttweiler s’asseyait près d’elle pour lui faire des avances. «Il n’arrêtait pas de me fixer avec ses grands yeux. Je n’aimais pas tellement cela. Il faut dire que j’étais encore presque une enfant. Mais il semble que ma réticence l’ait justement incité à persévérer», dira Adèle plus tard. Il est vrai que notre homme n’était pas du genre à baisser les armes. Il lui fit donc la cour avec patience, n’hésitant pas à louer un cheval et à se pavaner devant la maison familiale, histoire d’impressionner son monde. Avec succès. Adèle et Gottlieb Duttweiler se marièrent en 1913. De cette rencontre fortuite dans un train naquit l’un des couples suisses les plus marquants du XXe siècle, un tandem qui allait révolutionner durablement le commerce de détail.

Timide mais déterminée

«J’ai eu le privilège de croiser plusieurs fois Mme Duttweiler lors d’assemblées des délégués ou d’autres rencontres Migros. C’était quelqu’un de très discret, qui restait plutôt dans l’ombre et se fondait dans la masse, se souvient Charlotte Hug. Rédactrice en cheffe de Construire de 1962 à 1993 et directrice de la presse Migros de 1977 à 1993, la Vaudoise, aujourd’hui âgée de 86 ans, poursuit: «Lorsque le Prix Adèle Duttweiler, qui récompense des personnes méritantes dans le domaine du social ou de l’éducation, a été créé, nous avons fait ensemble une grande interview. Je me souviens d’une personne très déterminée. Elle savait exactement ce qu’elle voulait.»

Epouse d’un fougueux et infatigable mari, Adèle Duttweiler n’avait toutefois rien de la femme soumise. On l’a dite intelligente, incorruptible, mais aussi drôle et bonne vivante. Surtout, elle savait écouter, réconforter, conseiller et encourager. «Son rôle dans l’histoire Migros est bien plus important que ce que l’on peut penser, continue Charlotte Hug. Par exemple, Adèle Duttweiler est coresponsable du choix de Migros de se développer toujours plus dans le domaine social.» Et sans son plein accord, Gottlieb Duttweiler n’aurait jamais pu transformer sa société anonyme en coopérative.

Charlotte Hug a rencontré plusieurs fois durant sa carrière Adèle Duttweiler, la cofondatrice de Migros.

Fidèle épouse, Adèle Duttweiler était aussi une précieuse collaboratrice. Les premières semaines, lorsque les camions-magasins ont fait leur apparition à Zurich – en 1925 –, elle n’a pas hésité à mettre la main à la pâte pour aider en coulisse à la logistique. Puis, lorsque le premier supermarché a ouvert ses portes, on a aussi dit qu’elle donna quelques coups de main derrière la caisse. Si cela n’est pas dûment prouvé, il est fort à parier que l’anecdote soit exacte, car elle reflète parfaitement le caractère humble d’une femme toujours prête à servir une cause qu’elle estimait juste: travailler pour un monde meilleur où tout un chacun aurait accès au plus grand nombre de biens et de services. C’est que, au fond d’elle-même, Adèle Duttweiler savait qu’en offrant une meilleure qualité de vie aux familles suisses, elle rendait par conséquent la vie des ménagères plus facile. Il est vrai que, sans être féministe, Adèle Duttweiler a toujours cherché à œuvrer directement ou indirectement en faveur des femmes.

Après le décès de son mari en 1962, Adèle Duttweiler restera la «conscience Migros, résume Charlotte Hug. Tous les directeurs venaient la voir pour lui demander conseil. Adèle Duttweiler a été très écoutée, très respectée.» En ce sens, ils ont suivi à la lettre la 9e thèse Migros, rédigée en 1950, qui stipule: «Quand le fondateur de Migros ne sera plus là, prenez conseil, pour les choses importantes, auprès de Madame Adèle Duttweiler, fondatrice elle aussi et combattante de la première heure.»

Ainsi, quand il a fallu décider si Migros pourrait ou non vendre de l’alcool dans le restaurant du Signal de Bougy, c’est Pierre Arnold, le directeur de l’époque, qui s’est rendu en personne chez la veuve. «Après réflexion, elle a approuvé la vente de vin, argumentant qu’on pouvait faire une exception à la règle, surtout dans un si bel endroit entouré de vignes», se souvient en souriant Charlotte Hug.

Adèle Duttweiler s’endormit pour toujours en 1990 à l’âge de 97 ans. Dans la préface du livre Adèle Duttweiler-Bertschi ou cent ans d’une vie, paru en 1992, Jules Kyburz, ancien président de la direction générale de Migros, résuma très simplement ce que beaucoup pensaient alors et pensent toujours et encore aujourd’hui: «Ce fut comme si la famille Migros avait perdu sa mère.»


En chiffres...

navire a porté le nom d’Adèle. Ce cargo Migros lancé en 1952 devait assurer l’approvisionnement en vivres à notre pays. Le bateau a ensuite été rebaptisé Sunadele.

rose porte le nom d’Adèle Duttweiler. Cette fleur a été créée à l’occasion des 75 ans de Migros. Elle fleurit aujourd’hui encore dans le parc Orangergarten de Rüschlikon (ZH) dédié à l’histoire Migros. Sa couleur? Orange, forcément.

thèses ont été rédigées par Gottlieb et Adèle Duttweiler en 1950. Celles-ci constituent l’héritage spirituel de Migros. La 9e est parti- culièrement élogieuse pour le gent féminine: «Pour l’amour du ciel, assurez-vous la collaboration des femmes.»

bâtonnets aux noisettes Sélection ont été confectionnés en 2016 par Midor. Pour ce faire, la biscuiterie Migros se base sur une recette manuscrite qu’Adèle Duttweiler a léguée à l’entreprise. Le document est conservé dans un coffre-fort.

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Michael Sieber / Archives FCM