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29 mai 2017

Mais où sont passées nos soirées diapos?

Après avoir connu un succès retentissant durant une bonne partie du XXe siècle, les diapositives semblent aujourd’hui être tombées dans l’oubli. Pour leur rendre justice, le Musée de l’Elysée consacre une exposition à l’histoire de la photographie projetée.

Yves Ducommun en train de regarder au travers d 'une diapo
Yves Ducommun apprécie toujours autant ses diapos et n’hésite pas
à leur donner
un second souffle sous forme
numérique.

Publicité Kodak des années 1950: mines réjouies, les membres d’une famille américaine profitent de leur projecteur dernier cri pour visionner sur le mur du salon des clichés de leur vie quotidienne. Idyllique instant… Si, dans nos souvenirs, les soirées diapos sont plutôt synonymes d’ennui (quel calvaire d’être coincé, avec un sourire figé, devant les 250 photos de vacances d’oncle Hubert et tante Odette de retour de Bretagne!), force est de constater l’engouement que ce médium a connu durant une bonne partie du XXe siècle.

«Avant de se développer au sein des milieux artistiques, dans les années 1960-1970, la diapositive s’est surtout inscrite dans une pratique populaire», confirme Anne Lacoste, co-commissaire de l’exposition sur l’histoire de la photographie projetée, qui ouvrira ses portes dès jeudi au Musée de l’Elysée à Lausanne.

Une technique immédiatement populaire

Mais comment expliquer un tel enthousiasme? «Apparu sur le marché en 1936, le film diapo permettait pour la première fois de prendre des photos en couleur. Le public a donc rapidement été conquis. Par ailleurs,

la technique était peu coûteuse et véhiculait aussi une idée de partage.»

Ainsi étaient nées les soirées diapo, en famille ou entre amis… Les constructeurs rivalisent alors d’inventivité avec des projecteurs de plus en plus performants et, bientôt, entièrement automatisés.

«Les diapositives étaient aussi appréciées pour leur valeur pédagogique, précise Anne Lacoste.

Gage d’authenticité, l'image projetée s’est développée dans l’éducation populaire, dans la tradition des lanternes magiques. Il s’agit là de l’ancêtre de PowerPoint!»

D’autant que dès les années 1960, l’apparition de dispositifs très sophistiqués permet la conception de véritables shows. «Alliant désormais image, son et même multiprojection aux effets psychédéliques, la projection était utilisée dans des théâtres et, entre autres, pour les concerts du Velvet Underground. Les possibilités étaient immenses et même Le Corbusier s’y est intéressé à l’occasion de l’Exposition universelle de 1958.»

Mais le numérique semble avoir sonné le glas des soirées diapos, du moins chez les amateurs. «Peu de laboratoires proposent le développement des clichés, relève Anne Lacoste. Avec l’avènement des réseaux sociaux, les photos se partagent désormais différemment.» Malgré cela, nombre d’artistes se sont réapproprié la technique. Comme l’Argentino-suédois Runo Lagomarsino qui, par son slide-show d’images de la mer Méditerranée de plus en plus perforées, illustre la tragédie des flux migratoires…

«Je ne suis pas un ­nostalgique des diapos»

Yves Ducommun, 67 ans, Ecublens (VD)

Des dizaines de milliers de diapositives. Voilà ce qu’Yves Ducommun conserve de ses nombreux voyages, professionnels ou privés. «Je m’occupais de management d’entreprise et j’ai eu l’occasion de visiter de nombreux pays. Ma femme et moi sommes de grands baroudeurs et je pratique la photographie depuis l’enfance.

Assez rapidement, j’ai préféré les diapos aux tirages papier. La définition était bien meilleure, de même que le rendu des couleurs.»

Afin de partager ses clichés avec ses proches et ses amis, il lui arrivait d’organiser des soirées de projection. «J’essayais de prendre des photos assez spectaculaires, en évitant le piège du trop conventionnel. Et je me mettais rarement en scène. Je ne me serais pas vu passer toute une séance à montrer des portraits de famille!»

Appelé il y a une vingtaine d’années par les sirènes du numérique, Yves Ducommun a très bien vécu la transition. «Cela aurait peut-être été plus difficile si j’avais été un adepte des tirages papier. D’ailleurs, avec le Photo club de Lausanne, dont je fais partie, nous continuons à organiser des projections, numériques, cette fois-ci pour partager nos images».

Par contre, fini les soirées diapos à la maison. «Récemment, j’ai quand même réparé mon projecteur et il nous arrive encore, avec ma femme, de visionner nos souvenirs de vacances. J’ai toujours beaucoup de plaisir à les regarder, mais je ne me sens pas nostalgique.»

A la retraite depuis deux ans, Yves Ducommun a entrepris de numériser ses anciennes diapos. «C’est un travail fastidieux! Comme il s’agit d’un petit format, il y a beaucoup de perte dans la qualité et il faut effacer les rayures et la saleté. Mais c’est intéressant de m’y replonger:

je redécouvre les raisons qui m’avaient poussé à prendre tel ou tel cliché.»

Aujourd’hui encore grand voyageur, il imprime désormais des albums avec ses images préférées. «Les amis à qui on les montre peuvent les regarder à leur rythme et ils ne sont pas obligés de rester devant l’écran toute une soirée!»

Luc Buscarlet, 77 ans, Carouge (GE)

Luc Buscarlet et un ancien projecteur de diapos.
Au fil des années, Luc Buscarlet s’est improvisé expert du diaporama.

Genève, 1961. Féru de photographie, tout comme son oncle et son grand-père, Luc Buscarlet intègre la Société genevoise de photographie (SGP). Il découvre alors la magie des diaporamas en fondu enchaîné durant un festival à Vichy (F). «Pour moi, c’était une vraie révélation! J’ai eu envie de reproduire cela à la SGP. Comme il n’existait encore aucun équipement sur le marché, avec une petite équipe, nous avons construit notre propre appareil avec deux projecteurs de la marque Leitz.»

Devenu photographe professionnel par passion, après avoir entrepris, à la demande parentale, une formation de microtechnicien à l’Ecole d’horlogerie de Genève, Luc Buscarlet s’improvise peu à peu expert du diaporama. «Au début, toutes les manipulations devaient se faire à la main.

Il fallait mémoriser la bande-son comme un chef d’orchestre pour synchroniser les effets des fondus enchaînés avec la musique.»

L’arrivée des systèmes électroniques lui simplifient grandement la tâche. «Je travaillais à l’époque pour l’entreprise de construction et génie civil Zschokke (devenue par la suite Implenia, ndlr). Pour le centenaire de la société, en 1972, on m’a demandé d’organiser une projection au Grand Théâtre de Genève, représentant leur différents chantiers. Heureusement, je disposais cette fois-ci d’un appareil permettant l’enregistrement des séquences. Mais le système restait fragile: une simple fluctuation de tension électrique et tout pouvait s’arrêter!

Dans les années 1980, avec les premiers ordinateurs, on pouvait enfin programmer intégralement le diaporama et synchroniser avec exactitude la musique et les images.

Aujourd’hui, tout ceci a été remplacé par la projection des images numériques par un beamer…»

Aucun regret toutefois pour Luc Buscarlet: «Je suis passé au numérique à la fin des années 1990, et en prenant un cours Photoshop j’ai eu une nouvelle révélation! La télévision réalise des reportages d’une telle qualité qu’il est difficile de rivaliser avec une simple projection d’images. Mais quelques photographes qui persistent réalisent encore de très beaux diaporamas.»

«Tant que j’apprenais quelque chose de nouveau, cela ne m’ennuyait pas.»

Françoise Hubert Martinet, 55 ans, Lausanne

«Je n’ai jamais voulu infliger mes souvenirs de vacances à mes amis, je n’organisais donc pas de soirées diapos.» Pourtant, Françoise Hubert Martinet aurait eu de la matière «Entre 1982 et 1990, j’ai effectué de nombreux voyages en Europe. Je rapportais à chaque fois cinq bobines de trente-six poses.»

Fascinée depuis l’enfance par le monde de l’image, elle décide de suivre les traces de sa tante qui s’est déjà mise aux diapositives. «Elle m’a inspirée! Du coup, c’est avec elle que je visionnais mes photos au retour des vacances. La projection des diapos permettait de redécouvrir avec bonheur les pays visités en grand format.

Et puis, cela s’inscrivait dans un certain rituel: sortir l’appareil, l’écran, l’installer.

Il faut dire aussi que les films étaient meilleur marché.» L’enseignante lausannoise se souvient également avoir assisté à des soirées diapos organisées par des amis. «Tant que j’apprenais quelque chose de nouveau, cela ne m’ennuyait pas!»

Multipliant les techniques, Françoise Hubert Martinet laisse finalement de côté les diapositives pour revenir aux tirages papier, puis passe naturellement dans les années 2000 au numérique, avant de s’essayer finalement à la photo sur smartphone. «Aujourd’hui, les moyens sont bien plus performants: avec le numérique, nous pouvons choisir de projeter les photos ou de les imprimer. Même si les tirages papier sont souvent décevants: je préfère regarder les images sur mon écran d’ordinateur.»

Quant à ses vieilles diapositives, elle n’arrive pas à se résoudre à les jeter. «Même si c’est encombrant et qu’elles n’intéresseront certainement pas mes enfants. Elles termineront sans doute un jour à la poubelle. J’ai envisagé de les scanner, mais la qualité du résultat ne me convainc pas. Récemment, j’ai eu envie de les revoir: nous les avons projetées avec mon mari, avec une certaine nostalgie…»

Texte: © Migros Magazine / Tania Araman

Auteur: Tania Araman

Photographe: Yannic Bartolozzi