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6 juin 2016

Mara, une vie dans les bulles

A 32 ans, cette passionnée du 9e art enchaîne les sorties. Sa première série en 4 tomes à peine achevée, Margaux Kindhauser figure à l'affiche du festival Delémont'BD.

Margaux Kindhauser a redessiné elle-même sa photo.

Margaux Kindhauser dessine son rêve d’enfant à la pointe de son crayon. «C’est sûr, pouvoir sortir une première série complète toute seule, au scénario comme au dessin, puis enchaîner avec d’autres projets, c’est un fantasme de gosse qui se réalise.»

A 32 ans, sous le nom de Mara, cette auteure d’origine bâloise établie sur les hauts de Lausanne vient d’achever le quatrième volume de Clues* , un polar dans le Londres victorien. Le dessin semi-réaliste très expressif, l’histoire envoûtante et les caractères bien campés ont séduit. «La série s’est vendue à 25 000 exemplaires, dont 10 000 pour le premier tome, sorti en juin 2008.»

Mara n’est évidemment pas prête à oublier cette date. Où tout commençait mais qui résonnait aussi comme l’aboutissement d’un long parcours.

Je dessine depuis que je suis enfant. Je lisais des BD classiques.

Tintin , Gaston Lagaffe , Calvin et Hobbes . Et surtout je regardais beaucoup d’animations, Disney notamment. D’ailleurs je devais avoir 11 ou 12 ans lorsque j’ai reproduit de nombreux croquis de Pocahontas dont j’avais reçu le making of.»

Une idée fixe et un peu de culot

Petit à petit, l’adolescente s’émerveille devant les possibilités infinies du 9e art: dessiner, écrire, raconter une histoire. Et c’est en pleines études de Lettres qu’elle décide de tout plaquer pour s’y consacrer. «Je savais que c’était ça que je voulais faire. Il n’y avait pas de raison d’attendre.» Pendant quatre ans, Margaux Kindhauser tient un petit bureau de tabac. Et entre deux clients, empoigne son carnet de croquis qu’elle emporte partout avec elle. «J’ai commencé à imaginer Clues après avoir trouvé le nœud de l’histoire, en 2004.

Petit à petit, tout s’est construit autour de ce point central: les personnages secondaires, l’intrigue policière.

Pour le premier album, j’ai même réalisé deux storyboards totalement différents. Et le plus drôle c’est que la version effectivement publiée ne ressemble à aucun des deux.»

Mais justement, trouver un éditeur qui parie sur une jeune auteure romande inconnue ressemble à un vrai chemin de croix. La jeune femme y va au culot. «J’ai débarqué au Festival de la bande dessinée d’Angoulême (F) avec mon matériel sous le bras. Evidemment, j’étais follement intimidée, pourtant quelque part j’avais confiance dans mon travail. Et au final ça s’est plutôt bien passé.»

Akileos, une petite maison se proclamant elle-même «dénicheuse de talents», la prend sous son aile. «J’ai signé mon contrat en 2007, mais entre deux ils ont toujours été là pour m’épauler. Et puis j’ai pu réaliser la série comme je l’imaginais, avec le format et au rythme que je désirais. Ils m’ont laissé une grande liberté tout en m’aiguillant et c’est une énorme chance.» Evidemment, avec le recul, Mara fonctionne comme tous les artistes: aujourd’hui il y a plein de choses qu’elle ferait autrement. «Mais l’histoire se tient bien et l'ensemble me plaît.»

Après une décennie consacrée à Clues, Mara reste plongée dans cet univers à la Sherlock Holmes.

Cette ambiance me fascine depuis longtemps, du coup y situer mon histoire était une évidence.

Je me suis beaucoup documentée autour de ce moment entre périodes victorienne et édouardienne. Mais cela ne se voit pas forcément dans Clues, qui n’est qu’à moitié réaliste. Ce n’est pas vraiment du steampunk (une forme d'anticipation ancrée au XIXe siècle, ndlr) non plus. D’ailleurs, il n’y a pas de grosses machines comme c’est d’usage dans le genre.»

Le premier tome a été réédité quatre fois, une intégrale est attendue pour la fin de l’année. Pas mal pour un titre que la jeune femme a dû aller «vendre» au porte à porte dans les librairies de Suisse romande parce que son éditeur n’y avait pas fait de marketing. «Je travaillais alors comme vendeuse dans une librairie lausannoise, et le patron m’a bien aidée.»

Margaux Kindhauser travaille surtout le soir, parce qu’une fois lancée elle doit pouvoir ne pas décoller de sa table à dessin pendant plusieurs heures. «Le découpage reste primordial pour moi afin de bien plonger le lecteur dans l’histoire.»

Le goût de l'indépendance

Habitant dans un appartement de famille avec son ami également illustrateur, Mara paie un loyer réduit. S’apprêtant à donner quelques cours de dessin BD cet été, la jeune femme et son ami s’en sortent tout juste.

Je fonctionne un peu à l’inverse du frontalier, puisque je touche un salaire français habitant en Suisse.»

Du coup il faut marcher au système D, faire de l’illustration ou vendre des originaux. Sans un pincement au cœur? «Non, non, de toute façon une fois que je n’en ai plus besoin, ils finissent dans un tiroir. Il y a juste Sylvain, mon ami, qui m’en pique de temps en temps pour les encadrer et les mettre au mur.» Bien dans son époque, Mara travaille aussi son fan-club sur les réseaux sociaux. 30 000 personnes la suivent par exemple sur Instagram, «où je ne montre que des planches», ajoute-t-elle en riant.

Avant de nous montrer son nouveau travail, tout juste achevé: les dessins du 6e tome de Détectives, une grosse série chez Delcourt (sept albums racontant l’histoire de sept privés différents). «Un même scénariste et coloriste, mais un dessinateur différent par album. L’histoire se déroule au lendemain de la Première Guerre mondiale. Un gros boulot très sympa. Et plutôt reposant après avoir porté entièrement ma série sur mes épaules.»

Pourtant Mara a pris goût à l’indépendance et aimerait poursuivre dans cette voie. D’ici le début de l’hiver, elle compte présenter aux éditeurs son nouveau projet, cette fois un récit de science-fiction.

*Disponible sur exlibris.ch

Texte: © Migros magazine | Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Stéphanie Meylan