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4 janvier 2016

Marathon télévisuel

Le binge-watching consiste à avaler plusieurs épisodes d’une série à la suite. Une tendance apparue à l’époque des premiers coffrets DVD et qui se renforce aujourd’hui avec les portails vidéos en streaming.

Un homme assis devant son téléviseur photo
A l’heure actuelle, de nombreux spectateurs avalent une série entière en l’espace d’un seul week-end. (Photo: plainpicture/Rupert Warren)

Vous connaissiez sans doute déjà le binge-drinking, qui consiste à avaler d’une traite une grosse dose d’alcool. Le terme de binge-watching (parfois appelé aussi binge-viewing) en est directement dérivé. Vous l’aurez compris, il s’agit de visionner à la suite plusieurs épisodes de séries télévisées. Une habitude qui semble compter de nombreux adeptes, comme le prouve cette étude réalisée par Netflix. Selon le portail de streaming, 50% des sondés ont fini une saison (jusqu’à vingt-deux épisodes) en une semaine. Et un quart ont consommé une série de treize épisodes au cours d’un seul week-end.

A dire vrai, le phénomène n’est pas totalement nouveau. Il aurait déjà fait son apparition au cours des années 2000, lors de l’arrivée des premiers coffrets DVD. «La situation était différente de celle que l’on connaît aujourd’hui, puisque les disques ne sortaient qu’après la dif­fusion des séries à la TV, remarque Michaël Meyer, sociologue des médias à l’Université de Lausanne. Alors qu’aujourd’hui, Netflix lance ses séries exclusives, où chaque nouvelle saison est livrée d’un seul bloc.»

Le portail va plus loin encore, en lançant automatiquement, à la fin de chaque épisode, la lecture du suivant après une brève attente de quelques secondes. Une stratégie qu’a reprise d’ailleurs le site web Youtube.

C’est la preuve que ce type de consommation de manière suivie est recherché par les diffuseurs.

Le spectateur, lui, n’est plus tenu par des horaires de diffusion et peut consommer les programmes de façon continue et en immersion profonde. De la même manière qu’un joueur de jeu vidéo en ligne…»

Lorsque les séries TV ont fait leur apparition dès le milieu des années 1940, leur but était déjà de fidéliser les téléspectateurs. Mais leur succès est aussi dû à leur format, plus court, et donc très pratique pour ceux qui n’auraient pas le temps de visionner un long métrage d’une heure et demie.

Aujourd’hui, nos vies bien remplies ne nous permettent plus de nous installer à heures fixes devant notre poste de télévision,

poursuit le chercheur au Laboratoire de cultures et humanités digitales. Durant la semaine, on rentre parfois tard du travail ou l’on sort retrouver des amis… On préfère alors consacrer nos week-ends au visionnage des séries. Quitte à y passer de longues heures!»

Un filon exploité par les créateurs

De nouvelles habitudes qui ne sont pas passées inaperçues aux yeux des créateurs de séries. «Aucune analyse complète n’a encore été menée à ce sujet, mais davantage de séries aujourd’hui semblent construites pour nous donner envie de les «binge-watcher». A l’image de House of Cards, où chaque saison peut être comparée à un long film, qu’on aurait pris soin de sectionner en plusieurs parties.»

Et notre curiosité, alors? N’est-elle pas, elle aussi, en partie responsable? «Il est vrai que l’on est toujours attiré par ce qui est nouveau, conclut Michaël Meyer. Et puis, j’avoue, ce n’est jamais agréable d’être le dernier à connaître le dénouement final d’une série!»

«Je faisais partie de la famille Soprano»

Crystel di Marzo, animatrice de l’émission La loi des séries sur Couleur 3.

Vous qui regardez de nombreuses séries, avez-vous constaté une évolution dans la ­manière de les construire depuis l’apparition du binge-watching?

Il existe en fait deux grandes catégories de séries. Il y a d’abord celles que l’on dit «procédurales», dont chaque épisode est une histoire en soi, par exemple Mentalist ou Docteur House. De l’autre côté, on trouve les «non procédurales», où le récit se poursuit d’un épisode à l’autre et inclut un élément de suspense qui donne envie de visionner la suite, à l’image de Game of Thrones ou Breaking Bad. Depuis quelques années, cette seconde catégorie est particulièrement en vogue. Et ce sont justement ces types de programmes qui se prêtent le mieux au binge-watching, avec des scénarios toujours très bien rodés… jusqu’à égaler parfois la qualité des longs métrages.

Vous-même, vous vous adonnez parfois aussi au binge-watching?

Quand j’ai du retard avec une série, c’est toujours avec plaisir que je visionne plusieurs épisodes à la suite. Par exemple quand j’ai regardé l’excellente série Les Soprano. Quand on traîne tout un week-end devant la TV, en pyjama, à manger des chips… on en oublie sa propre vie. Au point que le dimanche soir, j’avais l’impression de faire partie de cette famille de la mafia italienne! C’est une sensation que recherchent, je crois, les gens qui pratiquent le binge-watching…

Profite-t-on vraiment de chaque épisode, lorsqu’on les visionne à ce rythme effréné?

J’avoue, ce n’est pas vraiment faire honneur à tout le travail qui se situe derrière ces œuvres. Il est probable aussi que la série nous marque moins sur le long terme… Mais cela fait partie de notre société! Aujourd’hui on est impatient, on veut tout, tout de suite. Et puis, il y a aussi cette peur du «spoiler»: le lendemain de la diffusion aux Etats-Unis d’un nouvel épisode de Game of Thrones, toute la toile revient en long et en large sur ce dernier opus!

Le fondateur de Netflix prétend que les services de streaming tueront la TV traditionnelle. Vous y croyez?

Netflix est un cas très particulier. L’entreprise a l’habitude de créer des séries qui sont de longues histoires et qui se prêtent donc très bien au binge-watching. Le portail livre d’ailleurs les saisons en un seul paquet, le vendredi soir, pour que le public puisse les dévorer pendant le week-end. C’est la marque de fabrique de l’entreprise, probablement choisie pour se démarquer de ses concurrents. Le problème, c’est qu’il faudrait chaque semaine une nouvelle série pour parvenir à intéresser le public sans interruption! Je pense que la diffusion classique, c’est-à-dire selon un rythme hebdomadaire, a encore de l’avenir. Personnellement, j’adore pouvoir discuter avec mes amis des épisodes que j’ai regardés la veille à la TV!

Texte: © Migros Magazine | Alexandre Willemin

Auteur: Alexandre Willemin