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29 septembre 2014

Marcher sur les traces huguenotes

Balade avec Raymond Gruaz, baliseur des quelque 76 kilomètres en terre vaudoise de ce sentier historique, entre L’Isle et Romainmôtier.

Peinture d'Huguenots
La balade rend hommage aux huguenots, contraints à fuir la France pour continuer à pratiquer leur religion.

Tantôt sentier, tantôt chemin ou petite route agricole, l’itinéraire se déploie à flanc de Jura, le Pays de Vaud en contrebas. Nous sommes entre Mont-la-Ville et Praz, dominant le Plateau entre brume et soleil. But final de l’itinéraire, concocté par Raymond Gruaz: Romainmôtier.

«Nous ne savons pas très bien combien de huguenots ont passé par ici, mais l’on sait que près de 200 000 se sont enfuis de France et d’Italie (les fameux Vaudois du Piémont) après la révocation de l’ Edit de Nantes en 1685, et que des dizaines de milliers d’entre eux passèrent en Suisse.»

Le parcours se compose de sentiers, chemins et petites routes agricoles.

Islois «de souche, de naissance et y habitant», comme il dit, Raymond Gruaz – qui est aussi un grand voyageur – connaît sa région et son histoire par cœur. Déjà créateur de 120 kilomètres de balades autour de L’Isle, proposés à l’époque du 300e de la bourgade, il officie en tant que baliseur ou «homme de terrain» de ce sentier qui rend hommage à ces protestants en exil.

Ce tracé est un hommage à ces réfugiés. Un chemin de tolérance que l’on parcourt les yeux ouverts sur l’histoire»,

explique cet alerte septuagénaire qui peut marcher d’un bon pas des heures durant «pourvu que ça ne monte pas trop et longtemps».

Après un premier tronçon entre Morges et L’Isle, le 11 octobre prochain à Romainmôtier sera inaugurée une seconde partie, entre la célèbre abbatiale clunisienne et Yverdon-les-Bains. «La partie entre L’Isle et Romainmôtier a donc été un peu occultée, et c’est pour cela que je vous la propose aujourd’hui», sourit Raymond Gruaz. Une bonne heure et demie plus tôt, devant le château de L’Isle où l’on entend soudain sonner la récréation – puisque l’endroit sert aussi d’école primaire – nous avons appris que ce premier exemple de «classicisme à la française» a été construit par l’architecte de Louis XIV à la demande de Charles de Chandieu , militaire de carrière au service du roi né à Lausanne mais avec des origines huguenotes.

Raymond Gruaz: «C’est un chemin que l’on parcourt les yeux ouverts sur l’histoire»

«En octobre 1685, lorsque est survenue la révocation, il a joué depuis ici un rôle de passeur pour la noblesse huguenote et notamment pour son épouse. Et c’est pour elle qu’il a fait bâtir ce château, parce qu’elle trouvait l’ancienne bâtisse trop petite.» Autre personnage historique important, Jean de Léry , un Français converti à la Réforme qui après des études de théologie passa les vingt dernières années de sa vie comme pasteur. «Envoyé par Calvin en Amérique du Sud, il y a vécu au milieu d’une tribu indigène et est devenu l’un des pères de l’ethnologie moderne.»

De coiffeur à Londres à photographe en Amérique

Un peu comme Jean de Léry, qui a d’abord été cordonnier, Raymond Gruaz a eu plusieurs vies. Coiffeur à Londres parce qu’il voulait embarquer sur un paquebot depuis là-bas, photographe de presse en Amérique du Sud, arboriculteur à La Chaux pour le compte de l’un des initiateurs de l’Arboretum qui possédait alors l’un des plus grands domaines fruitiers de Romandie, il a terminé sa carrière comme préparateur d’animaux à l’Université de Lausanne, nous raconte-t-il alors que nous grimpons la combe Jaccard, partie la plus pentue du parcours.

Des milliers de réfugiés à accueillir en Suisse romande

Alors que nous passons sous le village de La Praz à côté d’un coin à pique-nique avec une vue imprenable sur le Plateau et les Alpes françaises, une question se pose: si les protestants fuyant la France arrivaient souvent entre Genève et Morges, qu’est-ce qui les poussait à quitter les bords du lac? «Lausanne compte 7000 habitants à la fin du XVIe siècle. Voir 2000 réfugiés à nourrir et loger n’est pas bien vu par la population. Ce qui poussait les huguenots à traverser l’arrière-pays pour monter jusque sur les bords du lac de Neuchâtel.»

But du périple: Romainmôtier et son abbatiale.

Nous voici enfin à Romainmôtier après pas loin de trois heures d’une marche facile. Ce haut lieu du protestantisme fut naturellement un refuge d’importance pour leurs frères en exil. Arrivant par les hauts, apercevoir la flèche de l’abbatiale et les toits du village médiéval devait être pour eux d’un grand soulagement. Tout cela paraît bien loin aujourd’hui. Pour preuve, en plusieurs endroits, les marcheurs sur les pas des huguenots peuvent croiser la route des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. Protestants et catholiques partagent ainsi un bout de chemin.

© Migros Magazine - Pierre Léderrey

Auteur: Pierre Léderrey

Photographe: Laurent de Senarclens