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16 février 2017

Marco Simeoni «Aujourd’hui, nous gérons mal la fin de vie du plastique»

Président de la Fondation Race for Water, Marco Simeoni se bat depuis sept ans contre la pollution des océans par les déchets plastiques. Après un premier tour du monde en 2015 pour évaluer l’étendue des dégâts, il lance cette année une nouvelle expédition pour promouvoir des moyens concrets de lutter contre ce fléau.

Marco Simeoni: «A Hawaï, nous avions souvent l’impression de marcher sur une décharge…»
Marco Simeoni: «A Hawaï, nous avions souvent l’impression de marcher sur une décharge…»

Début avril, le catamaran Race for Water entamera une expédition de cinq ans autour de la planète pour lutter contre la pollution plastique. Dans le but de nettoyer les océans?

Non. Nous nous sommes rendu compte lors de notre première odyssée en 2015 qu’un tel objectif était irréalisable.

Pourquoi?

Contrairement à ce que l’on imagine, il n’existe pas un septième continent, ou une île de plastique, au milieu des océans.

D’où la nécessité d’agir rapidement…

Oui. Aujourd’hui, nous estimons la proportion de plastique dans les océans à un kilo pour cinq kilos de poissons.

Nous sommes déjà en état d’urgence.

Adepte de voile, Marco Simeoni a constaté de ses propres yeux la dégradation des océans.
Adepte de voile, Marco Simeoni a constaté de ses propres yeux la dégradation des océans.

S’il est impossible de débarrasser nos mers du plastique qui les pollue, quels sont alors les objectifs de votre nouvelle expédition?

Lors de notre odyssée 2015, nous avions effectué des prélèvements sur les plages de plusieurs îles situées dans ces fameux gyres de plastique. Cette fois-ci, notre nouveau bateau – il s’agit de l’ancien PlanetSolar – dispose de plus d’espace à bord et nous permettra donc d’accueillir diverses équipes de scientifiques qui procéderont à des prélèvements océaniques. Ils étudieront par exemple la toxicité des microparticules et leurs effets sur l’environnement marin. Ils se pencheront aussi sur le vieillissement des plastiques et la manière dont ils se détériorent dans l’eau.

Vous comptez également sur la notoriété de votre bateau pour sensibiliser les gens à la problématique de la pollution plastique, n’est-ce pas?

En effet, le volet sensibilisation, éducation, rayonnement, constitue un aspect important de cette nouvelle expédition. Et nous avons la chance de disposer d’un bateau révolutionnaire en termes de durabilité. Non seulement il fonctionne à l’énergie solaire, mais il va également recourir aux technologies hydrogène, qui permettront d’utiliser l’eau de mer pour augmenter son autonomie. Cette particularité va attirer beaucoup de regards sur notre aventure, et nous profiterons de cette visibilité pour promouvoir les innovations Clean-tech (des technologies propres et soucieuses de l’environnement, ndlr). Nous présenterons également la solution que nous avons développée pour mettre un frein à la pollution plastique.

Quelle est cette solution?

Puisqu’il est impossible de nettoyer les océans, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait agir à la source du problème. Aujourd’hui, nous gérons mal la fin de vie du plastique. Dans les grandes villes côtières, les municipalités locales n’arrivent pas à faire face au volume de déchets générés par les citoyens. Au mieux, ils échouent dans des décharges extérieures, mais ils sont fréquemment entreposés n’importe où, à la sauvage. Durant notre tour du monde, nous avons pu observer cette réalité à Rio, au Cap, à Valparaiso, à Shanghai, et à bien d’autres endroits encore. La situation est encore plus problématique dans les îles, où les déchets sont brûlés à ciel ouvert, provoquant des émissions de CO2 très nocives pour la nature.

Nous développons actuellement un moyen de valoriser le déchet plastique, et d’éviter ainsi qu’il termine sa course dans la nature, en le transformant en énergie.

De quelle manière?

Le plastique étant fabriqué à base de pétrole, il est très kilo-calorifique. L’idée consiste à utiliser un procédé de pyrolyse (décomposition chimique d’une substance obtenue par chauffage intense, ndlr) pour transformer les déchets en gaz synthétique, puis en électricité.

L’avantage est qu’on n’incinère pas le plastique, mais que l’on travaille vraiment au niveau des molécules, réduisant ainsi l’impact sur l’environnement.

Entrepreneur visionnaire, Marco Simeoni a pour ambition de transformer les déchets en énergie.
Entrepreneur visionnaire, Marco Simeoni a pour ambition de transformer les déchets en énergie.

Les îles devront donc encore attendre quelques années avant de pouvoir bénéficier de cette technologie…

Oui. Dans un premier temps, nous allons la tester durant six mois, afin de démontrer la pertinence de notre système et d’en étudier le rendement énergétique et économique. En principe, en traitant 7500 tonnes de déchets plastiques, nous devrions pouvoir produire de l’électricité pour plus de 3300 foyers de quatre personnes pendant un an. Puis, courant 2018, nous étudierons la faisabilité du projet sur le terrain, en deux ou trois lieux. Nous avons déjà des contacts avec la ville de Lima au Pérou, avec la Malaisie et avec l’île de Pâques. Nous pourrons ainsi prendre également en compte le volet social de notre concept.

C’est-à-dire?

Lors de notre première odyssée, nous avons visité plusieurs grandes villes côtières et nous nous sommes aperçus que dans chacune d’entre elles, de nombreuses personnes sans emploi récoltaient des déchets (comme le fer, le verre, le papier et l’aluminium) dans la rue et les apportaient à des points de collecte, où elles pouvaient les revendre. Mais elles ne ramassaient jamais le plastique parce que personne ne le leur rachetait. Notre système leur permettrait donc de gagner un peu plus d’argent. Si nous arrivions à installer 500 machines d’ici à 2025, nous donnerions ainsi du travail à 480 000 collecteurs de plastique.

Et nous espérons à terme traiter 10% des déchets à terre avant qu’ils n’atteignent les océans.

Est-ce que votre solution suffira à combattre la pollution?

Non. C’est une lutte qui doit s’engager à tous les niveaux. Notre fondation se concentre sur le traitement et la valorisation des déchets sauvages, mais il s’agit aussi de travailler sur les législations, de pousser les industriels à s’impliquer dans la fin de vie de leurs produits, de changer les mentalités. Et on se rend compte que le combat est loin d’être gagné. Nous avons récemment développé un bateau, baptisé Collector, capable de ramasser les déchets plastiques avant qu’ils ne s’éloignent vers le large, à l’embouchure des fleuves ou dans les ports par exemple. Nous n’en avons encore vendu aucun… Durant notre voyage en 2015, nous avons pourtant constaté qu’aucune plage visitée n’était épargnée par ce fléau. Il y a donc encore des efforts à faire pour éveiller les consciences.

Marco Simeoni a vu des plages paradisiaques recouvertes de déchets.
Marco Simeoni a vu des plages paradisiaques recouvertes de déchets.

Qu’est-ce qui vous a le plus choqué lors de votre premier voyage?

Partout, on a trouvé des quantités hallucinantes de déchets, le long de plages qui auraient pu être paradisiaques. C’était terriblement triste à voir.

A Hawaï, nous avions souvent l’impression de marcher sur une décharge…

Voilà maintenant quelques années que vous luttez contre la pollution plastique. Comment est née votre sensibilité à cette problématique?

Etant un adepte de voile, j’ai pu observer par moi-même la dégradation des océans. A mon sens, il s’agit de la plus grande catastrophe écologique de l’histoire de la planète. Je ne pouvais pas rester les bras croisés. C’est mon côté entrepreneurial qui m’a poussé à agir, à imaginer des solutions.

Sur le Net: www.raceforwater.org

Auteur: Tania Araman

Photographe: Jeremy Bierer