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10 septembre 2016

Monte Generoso: Mario Botta au sommet

Sur le Monte Generoso, la montagne de son enfance, l’architecte tessinois bâtit actuellement un nouveau restaurant panoramique. Financée par le Pour-cent culturel Migros, la construction va éclore au printemps 2017 sous la forme d’une fleur minérale.

Fiore di Pietra
La «Fiore di Pietra» dialoguera avec la falaise du Monte Generoso (montage: Mario Botta Architetto).

Capolago (TI), 6 h 45. Malgré l’heure matinale et le temps exécrable en ce vendredi d’août, une cinquantaine d’ouvriers se pressent aux abords de la gare. Alors que certains chargent un wagon de marchandises avec de lourds matériaux de chantier, la plupart s’empressent – pour se protéger de la pluie battante – de monter à bord du petit train de la compagnie Ferrovia Monte Generoso (FMG), propriété de Migros.

Dans la foule de travailleurs, voici Mario Botta (site en italien et en anglais). Lunettes rondes, chemise blanche à col Mao fermée au cou et chevelure grise ondulante, l’architecte, 73 ans, vient voir l’avancée des travaux de son nouveau projet: un restaurant panoramique de cinq niveaux au sommet du Monte Generoso, à 1700 mètres. «J’y monte environ une fois par mois, mais mon fils qui travaille avec moi s’y rend une fois par semaine», indique le célèbre architecte alors que la composition se met vaillamment en marche. Il lui faudra une trentaine de minutes pour avaler les 9 kilomètres de la ligne et les 1400 mètres de dénivelé.

Parmi les ouvriers, Mario Botta et Marzio Giorgetti, chef de chantier, profitent de la montée en train pour régler les problèmes en cours.
Parmi les ouvriers, Mario Botta et Marzio Giorgetti, chef de chantier, profitent de la montée en train pour régler les problèmes en cours.

Alors que la pluie redouble d’intensité, Marzio Giorgetti, le chef de chantier qui est aussi du voyage, explique: «Construire à cette altitude n’a rien d’aisé. Les conditions climatiques au sommet changent très rapidement, et le vent peut souffler à 150 km/h. De plus, dès que les températures sont inférieures à 5 degrés, nous ne pouvons plus faire de béton. Quant au brouillard, il est parfois si dense qu’il arrive même à entrer à l’intérieur du chantier.» Autre paramètre à gérer: l’accès. «Aucune route ne mène au sommet, poursuit Mario Botta. Et comme les courbes serrées de la ligne ferroviaire dans les tunnels nous empêchent de transporter en train de longs éléments, l’ingénieur Luigi Brenni a eu l’idée de construire un téléphérique provisoire pour acheminer les matériaux.» Pour des questions de coûts, un hélicoptère a été mobilisé de rares fois et uniquement pour faire parvenir les machines du chantier.

Bien plus qu’une montagne

Le projet de Mario Botta a nécessité l’installation d’un téléphérique provisoire.
Le projet de Mario Botta a nécessité l’installation d’un téléphérique provisoire.

Une fois arrivés au sommet, tous les ouvriers se mettent rapidement au travail, chacun sachant exactement ce qu’il a à faire. Les uns pourront redescendre avec un train spécial à la mi-journée. Les autres devront attendre la fin de l’après-midi pour retrouver la plaine.

Ici, dit-on, le panorama qu’offre le Monte Generoso est le plus beau de tout le Tessin. Par temps clair, les visiteurs peuvent apercevoir le Cervin ou le Mont-Rose et, en se tournant vers le sud, ils peuvent admirer la plaine du Pô et Milan. On prétend même qu’il est possible de deviner la Madonnina, la statue de la Vierge Marie, toute d’or vêtue surplombant le duomo de la capitale lombarde. Mais aujourd’hui, le brouillard est si épais que nous parvenons à peine à deviner la silhouette fantomatique du bâtiment encore recouvert d’échafaudages.

Le Monte Generoso est la dernière montagne des Alpes et fonctionne comme un trait d’union entre le Nord et le Sud»

«Le Monte Generoso est la dernière montagne des Alpes et fonctionne comme un trait d’union entre le Nord et le Sud», commente l’architecte. Ici, on retrouve déjà la lumière, plus franche, propre à la Méditerranée.» Cette particularité, stimulante, n’est pas la seule pour le bâtisseur tessinois.

Enfant du pays – il est de Mendrisio – Mario Botta a grandi à l’ombre du Monte Generoso. «Je suis né pendant la guerre, et je sais que des gens montaient au sommet pour voir les bombardements de Milan. Beaucoup de Juifs sont aussi passés par ici pour fuir l’Italie. A l’époque, ce n’était pas une montagne joyeuse.» Plus tard, adolescent, il redécouvrira le mont sous un autre jour. «Il nous arrivait de quitter la maison en pleine nuit et de monter à pied au sommet pour voir le lever du soleil. On se croyait alors dans un autre monde.»

La montagne de son enfance a inspiré Mario Botta. Au premier plan: l’arrivée du train.
La montagne de son enfance a inspiré Mario Botta. Au premier plan: l’arrivée du train.

Construire sur un lieu si riche en souvenirs constitue donc une «belle responsabilité» pour l’architecte, qui a imaginé un bâtiment octogonal de 18 m de haut pour un diamètre de 29 m ressemblant à une fleur dont les huit pétales sont sur le point de s’ouvrir. Propriétaire des lieux, Migros finance seule le projet, via son Pour-cent culturel, qui participe traditionnellement à la gestion d’autres sites en Suisse, comme le Signal de Bougy ou le Gurten.

Si mes projets s’inspirent toujours du lieu, ils ne doivent toutefois pas imiter la nature, mais dialoguer avec elle.»

La construction est posée au bord d’une falaise surplombant le lac de Lugano. «Je voulais que les éléments organiques de la falaise, changeants dans leur texture et leur couleur au fil des saisons, contrastent avec ceux du bâtiment. Si mes projets s’inspirent toujours du lieu, ils ne doivent pas imiter la nature, mais dialoguer avec elle.»

Le rez-de-chaussée en double hauteur fonctionne comme un portique ouvert aux quatre vents. Entre chaque pilier ancré en diagonale se dessine un balcon offrant une vue différente. Dans cette structure de béton parfaitement ordonnée et recouverte de pierres de Lodrino travaillées en alternance de manière lisse ou rugueuse afin de faire vibrer «ce microclimat», on reconnaît la signature de l’architecte, même s’il s’en défend. «La géométrie est un outil pour bâtir, pas une fin en soi. Quant aux lignes superposées de pierre, la technique indiquait autrefois le travail réalisé en un jour. Je trouve pertinent de perpétuer cette dimension historique.»

La patte de l’architecte sera partout

Le deuxième étage de la fleur servira de centre de congrès. Pour l’instant, seul le gros œuvre est terminé. Les ouvriers s’affairent à encore à tendre des câbles électriques, poser le chauffage au sol. A l’arrière, l’architecte a prévu des chambres pour le personnel et un deux-pièces pour le concierge. Peut-être le plus bel appartement de fonction de Suisse...

Alors que nous empruntons la cage d’escalier pour atteindre l’étage suivant, Mario Botta s’arrête devant les murs obliques en béton brut. «Je pense que je vais les recouvrir de gouache bleue, mais j’hésite encore. On ne peut pas tout décider sur plan. Il vaut parfois la peine d’attendre que le bâtiment prenne forme pour se décider.»

Nous voici maintenant au niveau du restaurant self-service s’offrant sur une vaste terrasse, seule trace de l’ancien hôtel. «Une horreur mal construite», résume, cinglant, le Tessinois. A l’intérieur, qui sera recouvert de panneaux de chêne, chaque pétale crée des niches, dans lesquelles les clients pourront admirer la vue tout en se sustentant.

Le puits de lumière du restaurant constituera l’âme du bâtiment.
Le puits de lumière du restaurant constituera l’âme du bâtiment.

Un étage au-dessus, voici le futur restaurant avec service. Au centre, la cuisine sera séparée de la salle par une large baie vitrée. Un puits de lumière, «l’âme du bâtiment», éclairera les fourneaux et mettra en scène chefs et commis. Comme dans un théâtre.

En coulisses, dans la future salle des machines à laver, Mario Botta contemple les catelles sombres qu’il a choisies. «Elles sont toutes différentes et forment un bel ensemble. On dirait de la pierre», explique l’architecte qui valide tout ce qui entre ici. «Ludwig Mies van der Rohe disait que ‹Dieu se cache dans les détails› et il avait raison.» Ainsi, le Tessinois décidera dans quel genre d’assiette mangeront les visiteurs et sur quel modèle de chaise ils s’assiéront. L’œuvre se doit d’être totale.

Auteur: Pierre Wuthrich

Photographe: Claudio Bader